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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Un nouveau dispositif d’accueil et de soins à l’école pour les adolescents d’aujourd’hui




Etre deux c’est pour moi la seule unité concevable
Romain Gary


J’aime l’Italie, la belle et baroque Italie. J’aime aussi les rencontres que j’y fais, les idées que j’y puise et le plaisir partagé d’échanger. J’aime aussi voir comment l’Italie est en train de se transformer d’un pays qui « fabriquait » des migrants pour le monde entier, combien de Little Italy sont nées ici et là, à un pays qui les accueille. Certes, il y a des heurts et malheurs mais il y a aussi de belles expériences, de belles personnes, de belles initiatives. Celles de Claudia Bruni à Milan sont de celles-là et c’est pourquoi, je suis très honorée d’écrire ces quelques mots de préface pour ce beau livre. Un livre pionnier pour l’Italie mais pas seulement, un livre que je voudrais voir fleurir dans d’autres langues tant la question des adolescents et de leurs parents migrants est importante, pour mieux les comprendre, les aider à trouver une juste place à l’école, mieux les soigner quand c’est nécessaire mais aussi pour construire un lien social métissé à l’image de leur altérité, seul garant d’une société juste et solidaire. Pour tout cela, je suis fière de vous présenter cet excellent travail écrit avec finesse et beaucoup de justesse mais pour une autre raison encore : l’écriture de ce travail s’est appuyée sur le Diplôme Universitaire de psychiatrie transculturelle de Bobigny [2]. Que ce lieu de formation et de recherche soit une pépinière européenne pour toutes ces pépites d’or, toutes ces idées au service des enfants et ici des adolescents, enfants de migrants, me ravie et me touche. Nous n’aurions espéré meilleure reconnaissance de notre clinique engagée dans le monde. Aller les rencontrer à l’école, un beau défi.
 

De Milan à Bobigny et de Bobigny à Milan

Pour notre part, les apprentissages, nous les faisons collectivement à Avicenne, dans la banlieue multiculturelle de Paris, qui ressemble de plus en plus à des quartiers de villes italiennes eux aussi multiculturels, nous les faisons grâce à ce formidable lieu de rencontres qu’est devenue cette consultation transculturelle. C’est une entreprise véritablement cosmopolite. Mes collaborateurs sont maintenant très nombreux, une vingtaine de thérapeutes en permanence et puis, tous ceux qui passent, travaillent un temps, repartent dans un terrain, retournent dans leur pays d’origine ou vont travailler ailleurs. Il y a aussi beaucoup de stagiaires ou d’invités qui apportent leur regard neuf sur ce lieu thérapeutique ouvert sur la cité et sur le monde. Tous apportent quelque chose de plus, de différent, au travail entrepris, à Avicenne l’andalouse comme il est maintenant coutume d’appeler ce lieu. Et c’est là que j’ai eu la chance de voir Claudia : de Milan à Bobigny et de Bobigny à Milan.
 

Sachant que j’allais écrire cette préface, j’ai regardé ceux que j’ai rencontrés aujourd’hui avec les idées et les propositions de Claudia Bruni. Et la semaine dernière à Milan j’ai écouté les histoires d’adolescents qu’on m’a raconté dans le cadre d’une formation, avec comme bagage, le livre de Claudia. Son dispositif ouvre des perspectives, ses analyses éclairent. 

Mais revenons à la construction identitaire des adolescents
 

Filiation et affiliation

L’enfant se construit au croisement de deux processus : un processus de filiation, « je suis le fils, la fille de… » et un processus d’affiliation, « j’appartiens à tel groupe et à tel autre », en général selon un schéma d’appartenances multiples, qui peuvent se modifier dans le temps. Et ces deux processus, pour être harmonieux, se soutiennent l’un l’autre, le dedans et le dehors. Dans ce dehors, l’école joue un rôle important. Or, pédopsychiatre en banlieue parisienne, j’ai dû me résoudre à accepter une douloureuse évidence : beaucoup d’enfants viennent me consulter avec leurs parents meurtris parce qu’ils ne parviennent pas à s’adapter à l’école et que l’école ne parvient pas à s’adapter à eux. Ce processus d’ajustement se construit à travers trois questions fondamentales : 1/ De quoi a besoin un enfant pour se développer harmonieusement et se nourrir de l’école ? La question de l’apprentissage est essentielle pour son développement. Ainsi, un enfant qui a priori se porte bien mais qui ne parvient pas à apprendre ne se sentira pas bien. 2/ Que faut-il pour qu’il puisse se nourrir de l’école ? 3/ Comment et pourquoi certains enfants ne parviennent pas à prendre du plaisir à apprendre, à échanger, à construire une relation avec les adultes qui permettent la transmission de savoirs ? 

Ces questions se posent pour nombre de nos enfants : ceux qui réussissent, parfois au prix d’un coût psychique trop grand, et ceux qui échouent nous apprennent beaucoup sur les processus auxquels sont soumis tous les enfants, quelle que soit leur singularité, leur créativité, leurs difficultés…
 

Pourquoi va t-on à l’école ?

Certains chercheurs en sciences de l’éducation ont montré comment les différences sociales et culturelles se transforment en différences scolaires pour les enfants. Il suffit de s’interroger sur quelques points fondamentaux : premièrement, pour un enfant, quel sens cela a d’aller à l’école ? Deuxièmement, quel sens cela a de travailler à l’école (ou de ne pas travailler) ? Troisièmement, quel sens cela a de comprendre et d’apprendre à l’école ou ailleurs ? Dans les études menées par Bernard Charlot (2000) à l’Université de Paris 8, une différence significative apparaît : les élèves en difficulté disent qu’ils écoutent la maîtresse, alors que les élèves en réussite disent qu’ils écoutent la leçon. Et Bernard Charlot de conclure : « Voilà un beau sujet de réflexion : va t-on à l’école pour écouter la maîtresse ou pour écouter (aussi) la leçon ? » Cette question m’a laissée, moi aussi, perplexe et je l’ai posée dans une recherche que je menais alors à Bobigny sur les enfants de migrants qui réussissent bien à l’école. Certes, les enfants s’intéressent à la leçon mais aussi à celle ou à celui qui l’incarne. Ce résultat tend à montrer que les enfants de migrants sont dépendants de cet aspect affectif et relationnel pour apprendre, ce qui augmente leur vulnérabilité et leur sensibilité aux caractéristiques relationnelles de l’enseignant. Ce premier résultat pourrait rendre compte de certaines réussites labiles d’enfants de migrants ou d’enfants vivant dans des conditions très précaires. Certains enfants que l’on croyait résistants à la difficulté, voire résilients, se « cassent » brutalement lors d’un changement de classe ou d’enseignant. Mais bien d’autres ingrédients participent à ces brisures qui prennent parfois l’allure de destinées d’échecs : comment réussir, par exemple, en s’identifiant à un père disqualifié par le chômage ou l’exil ?

Claudia fait avec cela, intègre tout cela dans son travail d’écoute et de soin avec les adolescents à l’école, véritable travail de tisserand, d’horloger et d’orfèvre.

Lisez ce livre, vite, de toute urgence.
 

Bibliographie

Charlot B. “ Le rapport au savoir en milieu populaire : “ apprendre à l’école“ et “apprendre dans la vie” ” in A. Bentolila (Ed.) L’école face à la différence, Les entretiens Nathan, Actes X, Paris, (Ed.) Nathan, 2000 : 23-29.

[2] Pour toute info, cf. www.clinique-transculturelle.org

Marie Rose Moro, Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service à l'hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle "L''autre". Site: www.clinique-transculturelle.org/ mail: Contact

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