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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Mieux que des humanistes, des humains ; mieux que l’épouvantail de la burqha, des mots…





Ce sont les mots, mieux que les sols, qui nous portent et nous enracinent. Dans une période si peu hospitalière et tolérante à la diversité sociale, culturelle ou même historique, ces mots inspirés de Levinas pourraient nous aider à mieux se représenter ce que vivent ces adolescents, enfants de migrants, que nous sommes si prompts à caricaturer ou à stigmatiser. Ces adolescents, comme tous les adolescents, mais de manière plus aigue encore, sont en recherche de sens, d’identité complexe, d’histoire qui assume leurs multiples facettes comme tous les adolescents d’Europe, enfants de migrants, comme tous les adolescents du monde, fruits des migrations parentales et des mouvements de l’histoire, en particulier coloniale et économique. Et on le sait, les migrants sont maintenant si nombreux dans le monde du fait des crises, des guerres, des choix ou des nécessités qu’ils seront bientôt plus nombreux que ceux qui vivent et meurent sur le même sol. Il va donc falloir trouver des modalités de construction identitaires individuelles et collectives qui ne s’enracinent ni dans la terre, dans le sol historique mais dans tout ce qui se transporte, les mots, les souvenirs, les pensées, les corps, les livres… des identités éphémères mais consistantes qui nous permettent de nous sentir vivre, de penser et d’agir. 

Traiter actuellement la question cruciale des adolescents de la seconde génération de migrants est une entreprise très délicate car souvent politiquement incorrecte et transgressive. En effet, en partant de la clinique auprès de ces adolescents et des questions qu'elle pose, nous voyons, comment les paramètres culturels, politiques et sociaux, les paramètres collectifs donc, viennent complexifier les analyses individuelles et, comment le regard que nous portons sur eux les façonne, parfois les emprisonne dans des replis identitaires rigides et appauvrissants. L'ensemble de ces données est nécessaire à intégrer dans toute réflexion, pour peu qu'elle se veuille humaine et pas seulement humaniste, empreinte de bons sentiments de tolérance vite dépassés par ce que nous appelons volontiers la conscience historique, les dangers identitaires ou ceux qui guettent l’émancipation des individus ou des femmes. On aime la diversité culturelle et les traités de tolérance mais dés qu’une adolescente qui se cherche et cherche sa position dans cette société qui ne lui ressemble pas et qu’elle voudrait faire sienne, se voile ou met une burqha ou, un habit qui ressemble à cela, même contre l’avis de ses parents qui eux voudraient se fondre dans la masse et être transparents, alors on crie au scandale, à la menace de la République, les députés et même le Président de la République française à Versailles en font une affaire d’état et un objet de caricature et de stigmatisation supplémentaire. Cette manière de transformer l’autre et ses recherches voire ses errements en repoussoir laisse toujours des traces dans la représentation que nous avons de l’autre. La meilleure manière de lutter contre la burqha est de rendre la société française, accueillante pour les femmes et pour tous, désirable et fraternelle. Défendre ses idées et ses modèles, est une chose ; ridiculiser l’autre, le rendre « archaïque », le caricaturer et faire des généralisations ne peut que donner envie à ceux et à celles en recherche d’identité et de place dans une société très inhospitalière, de prendre cette seule place qu’on leur laisse, retirer du lien partagé et du lien à l’autre. Ces questions identitaires se jouent souvent au sortir de l’adolescence d’où l’importance de revenir à ce moment là et d’avoir un souci particulier pour les adolescents et les questions qu’ils posent à la société, sachant que par ailleurs, ils deviendront les adultes de demain dans la société européenne qui leur appartient, autant qu’à nous. Les adolescents, enfants de migrants, sont soumis à une réalité doublement contraignante; celle de rompre les liens avec leur culture sans pour autant vouloir délaisser leur appartenance familiale du fait des liens affectifs profonds qu'elle suppose mais, ces liens affectifs sont parfois ambivalents, voire conflictuels comme pour tout adolescent. Le monde européen ne se prête pas volontiers à des identifications qui pourraient permettre des affiliations souples et métissées à ce nouvel univers choisi par leurs parents, milieu naturel des adolescents, filles et fils de migrants.

Paris, 28 juillet 2009

Marie Rose Moro




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