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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Le voyage est un songe : détours cliniques, anthropologiques et littéraires




« En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme… »
El Quichotte, Cervantés, 1605


« Dans la Mondialité (…), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des «nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de terres et de visions que nous aurons forgées. »
Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, 2007


Fernando Pessoa, le grand poète portugais, dit dans son Livre de l’intranquillité combien il a besoin de temps pour aller de Lisbonne à Cascaï, un joli port tout près de Lisbonne. Alors que quelques kilomètres seulement séparent Cascaï de la capitale, il pourrait mettre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs années même pour y arriver. En effet, pour lui voyager c’est s’identifier à chacun des habitants des maisons devant lesquelles il passe, des passants qu’il rencontre et de tous ceux qu’il est susceptible de croiser. Voyager, c’est pour lui, s’identifier à tous les êtres qui partagent cet espace qui, pour le poète, constitue le voyage. C’est un exercice d’identification qui nourrit l’imagination mais aussi l’inquiétude du voyageur. C’est pourquoi, il lui faut tant de temps pour voyager, le temps pour passer d’un être à un autre, d’un lieu à un autre, d’un univers à un autre. C’est pourquoi aussi, c’est un exercice profond, épuisant, sans fin et qui peut prendre toute une vie. De cela, on tire des traces, des fragments, des envies, des possibles. Le voyage est alors, le lieu de la rencontre, des métissages, de la création.

De Pessoa à Cervantès


Pris dans le sens de Pessoa, le voyage est aussi un essai de nourrir l’empathie du clinicien, apprenti ou psychanalyste patenté qui plus est, ethnopsychanalyste. Lorsqu’on demandait à Devereux, le père de l’ethnopsychanalyse, comment devient-on ethnopsychanalyste, il aimait dire sur un ton docte, partez en voyage et quand vous reviendrez, commencera votre formation. Le voyage, comme préalable, comme temps premier de la formation et sans doute du décentrage. Voir autrement, penser autrement, à partir d’un autre centre, bousculer son centre et par la-même, sentir autrement. Se laisser affecter, toucher, transformer par un « je ne sais quoi de différent » qui vous rapproche de la multiplicité et donc de l’universel.

La démarche que nous proposons ici pour éclairer le voyage est complémentariste au sens de Devereux (1980), c’est-à-dire qu’elle utilise de manière obligatoire mais non simultanée l’anthropologie, la psychanalyse mais aussi la littérature. Ou, pour utiliser les mots de Laplantine (2007, p.159), cette invitation qui suppose déplacement et décentrement s’apparente à une démarche marane cheminant dans un double langage, à l’instar de l’Ethique de Spinoza. Position qui est aussi celle par exemple d’Edgar Morin () qui revendique comme une avancée, d’assumer le devenir historique et philosophique marane de ces Juifs espagnols convertis en apparence au catholicisme mais qui en réalité restaient doubles, métissés, occupant deux lieux à la fois. Des langages qui n’abrasent pas la multiplicité du voyage et des voyageurs. Reconnaître le caractère limité de toutes nos approches nous oblige à faire varier les perspectives, les points de vue, se mettre dans les interstices, les plis dirait Laplantine, pour mieux percevoir la polysémie du concept et sa complexité.   

Que serait notre monde sans les voyageurs ?

Explorons maintenant le voyage sous l'angle d’un récit épique comme celui de l'ingénieux Hidalgo, Don Quijotte, dans son écriture espagnole et déjà la langue nous fait voyager avec le fameux « j » marque de la langue arabe dans la langue espagnole, Don Quichotte donc dans son écriture à la française qui s'est battu contre des moulins à vent dans la plane Mancha de la vieille Espagne ; récit dont nous avons fêté il y a peu le 400ème anniversaire. En effet, au moment de penser le voyage et ses implications transculturelles, le personnage de Cervantès s’impose à moi, ce célèbre chevalier espagnol, toujours accompagné de son fidèle Sancho Panza, qui se battait, dit-on, avec une incroyable énergie. Ce livre écrit en 1605 est d’une belle modernité sans doute parce qu’il est à la fois profondément inscrit dans les idéaux de son siècle comme le souligne des critiques comme Florence Delay, il est profondément particulier, singulier, spécifique de son temps, d’une époque et d’un échec, celui du personnage d’El Quichotte mais il est aussi profondément universel. C’est cette universalité à laquelle on tend par le particulier qui fait la grandeur de ce personnage et sa longévité «  (…) son chef d'œuvre est bien plus qu'un miroir déformant qui se promène sur la route de l'Histoire: il accède à l'universalité. Certes, les aventures d'un héros nourri des fantasmes du passé font rire. Le contraste entre la soif de grandeur, la générosité de Don Quichotte et l'esprit naïf, pratique, terre à terre de Sancho Panza nous réjouit. Mais par-delà sa critique radicale, par-delà le ridicule et le grotesque, Cervantès laisse percer un besoin poignant de plus d'humanité et de plus de justice. Aussi le rire qu'il suscite a un arrière-goût de sanglot. Et nous savons gré à son génie d'avoir su dépasser l'une des contradictions les plus profondes et les plus constantes de l'âme humaine. Que serait notre monde sans les idéalistes, les rêveurs, les Don Quichotte? Et que deviendrait-il sans le réalisme et la joie de vivre des Sancho Panza? »  (Massepain, p.2, 1980).

Dans ce chef d’œuvre, les personnages féminins sont quasi inexistants, même la Dulcinea, personnage féminin par essence, n’est qu’un objet d’amour presque virtuel et sans consistance. Le héros c’est Don Quichotte et son voyage, c’est le récit d’un malentendu en acte, sur la route, une sorte de road movy désespéré et profondément humain. 

Le voyage toujours une folie, parfois passagère, au minimum une bonne espérance

La folie de Don Quichotte le pousse au voyage, à l’errance, à la prise de risques démesurés et au-delà de toute rationalité. "Sa folie prit une telle tournure que, finalement, notre hidalgo décida, à l'exemple de tous les héros dont il s'était farci la mémoire, de se faire chevalier errant. Pour l'éclat de sa gloire et pour le service de son pays, il s'en irait par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, redressant toutes sortes de torts et s'exposant à tant de périls qu'il s'attirerait, en les surmontant, une éternelle renommée." (Ibid., p.8). Se battre contre des moulins à vent, des moutons, des prélats sans arme qui accompagnent un mort, des outres de vin, livrer bataille à des marionnettes et ainsi ruiner d'excellentes intentions. Plus loin l'on raconte comment, à la faveur de quelles aventures nocturnes, Don Quichotte comme d'autres voyageurs infortunés avant lui, se fit nommer chevalier de la Triste Figure. Une triste figure telle finit toujours par être celle des voyageurs, fatigués, parfois vaincus, toujours déçus dit le récit. Pourtant alors que Don Quichotte veut convaincre Sancho de repartir avec lui sur le chemin des aventures, pour le mouvement lui-même et pas pour les péripéties qui lui importent peu, il explicite les intentions de son voyage: " Aussi bien, s'il te plaît Sancho d'entrer à mon service, tant mieux; sinon, retourne auprès de ta brave Thérèse. Mais prends garde, mon fils, que mieux vaut bonne espérance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais paiement." (Ibid., p. 84). L’espérance devient alors la condition du voyage, sa possibilité même. Mais est-ce suffisant pour connaître la foi des voyageurs ? Tel Samson Carrasco, le bachelier, véritable puits de science, qui pour vaincre l'ingénieux Hidalgo, se déguise en Chevalier des Miroirs, on pense parfois qu'il suffit de comprendre les logiques des voyageurs pour les vaincre et les rendre pareil à nous-même. "Hélas! Se servir des us et coutumes de la chevalerie pour avoir raison de Don Quichotte s'était révélé plus ardu que Samson ne l'avait imaginé. Car il est plus facile de combattre le poison par le poison que la folie par la folie" (Ibid., p.92). La folie qui fait le voyage et le voyage qui fait la folie sont difficiles à guérir et même à consoler car elles appartiennent en propre à ces voyageurs impénitents qui cherchent leur âme ou leur écriture dans le chemin comme le disent, par exemple, les écrivains voyageurs tel Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Chercher le devenir, le mouvement mais aussi ce qui est à l’intérieur de soi comme le disent des psychanalystes ou anthropologues comme Kristeva () ou Laplantine (2007). 

Le voyage devient alors une cuisine, une technique, une éthique où chacun fait son voyage avec ses ingrédients propres mais pourtant, dans tout voyage, il y a des tentations de rencontres, parfois des rencontres, il y a un mouvement qui tend à vous décentrer, à vous sortir de vous et qui parfois y parvient.

Le voyage comme remède à l’illusion de la pureté et invitation aux métissages

La pureté n’existe pas, l’unicité non plus, l’identité unique, fixe et qui se transmet de génération en génération pas plus, c’est une fiction parfois destructrice, souvent encombrante, parfois nécessaire : hasard et nécessité de l’idée d’identité selon les mots de Chamoiseau et Glissant (2007). Nous n’appartenons pas à un monde mais forcément à plusieurs et le voyage nous confronte à cette multiplicité. Et pourtant, les métissages des idées, des identités, des êtres, des mondes restent des actes profondément tabous, transgressifs et empreint de douleurs souvent tues, enfouies, sublimées. C’est sans doute, si acceptait d’être cynique sur un sujet grave, le prix à payer de la créativité, de l’innovation, de la sortie du sillon répétitif… et parfois mortifère. A l’origine de tout métissage, se trouve un voyage, la suspicion d’une transgression comme le montrent les écrits de Dominique Rolland (2007), anthropologue très influencée par la psychanalyse ou un héritage de perte comme dans l’œuvre romanesque d’un écrivain comme Kiran Desai (2006) ; parfois de double perte du côté de la mère, du côté du père, des deux côtés, de trahison, de renoncement mais aussi de courage, d’enlèvement amoureux, de liberté assumée et de vie psychique réanimée. Le voyage c’est aussi celui de l’exil, celui du réfugié interdit de son pays, celui qui choisit de partir et d’adopter une autre langue. Naissent alors des métissages, des idées nouvelles, des formes de vie et d’art qui s’embrassent, des nouveaux fragments d’espoir, des mets nouveaux aux noms métissés Délices Paloma, est le nom d’une glace en Algérie, des mots nouveaux comme ceux qui truffent la langue française Chibanis qui signifie vieux en arabe, des formes de cliniques qui renouvellent la clinique générale comme l’ethnopsychanalyse. Les voyages c’est aussi les fils des pauvres qui deviennent les instituteurs des riches ou le thérapeute des blancs et renouvellent la langue du colonisateur ou de celui qui accueille les migrants dans un pays occidental, l’ouvre à d’autres mondes, à d’autres langues, à condition de ne pas oublier le monde qui l’a porté et donc de mémoire et d’oublis partagés.  

Le voyage nous permet alors de faire l’éloge de l’impureté. 

Voyages migratoires, implications cliniques

Explorer ensuite le voyage dans l'imaginaire des migrants qui le vivent et le transmettent à leurs enfants. Explorer aussi le voyage dans les histoires de vie et les récits cliniques de nos patients migrants et de leurs enfants pour en montrer l'importance, pour comprendre et soigner tous ces voyageurs infatigables et au-delà, pour changer le regard sur leur être et leur parcours; pour leur faire enfin une place dans la société qui est en train de se construire avec les culs plombés c'est ainsi que Victor Hugo nommait les sédentaires. Fous du voyage ainsi pourrait on nommer ceux qui bravent les mers et les obstacles pour arriver dans nos pays tempérés trop souvent inhospitaliers et qui tentent même à inscrire l’inhospitalité dans les lois, les règlements et les institutions de notre pays (Mestre, Moro, ). Que deviennent alors les êtres dans ce brassage ? « Ce n’est pas dans les termes du « qui suis-je ? » socratique que doit être posée aujourd’hui la question du sujet, mais dans ceux du « qui suis-je pour les autres ? », « que sont-ils pour moi ? », « que désirons nous collectivement ? » Par rapport à ces trois questions, nous mesurons combien un projet politique démocratique est difficile à réaliser car il suppose que ne soit pas seulement accepté (ou pis toléré) mais revendiqué l’écart de la subjectivité (ou la subjectivité comme écart) en prenant garde de ne pas procéder pour autant à une essentialisation de cette dernière – ce qui est la tentation permanente des politiques multiculturalistes » (Laplantine, 2007, p.159). Et ce qui vaut pour le projet politique, vaut pour l’accès aux soins et le projet clinique avec les migrants et leurs enfants. 

Racontons une histoire de voyage espéré qui se transforme en menace pour les voyageurs qui doivent alors faire des allers-retours pour se retrouver. 

Iphigénie est lasse de passer d’un monde à l’autre, le désir lui manque, le sens se fige.

Iphigénie  et son mari sont nés à l’Ile Maurice. Là-bas, Madame a eu une enfance heureuse. Elle la décrit comme idyllique, entourée de ses frères et sœurs, de ses cousins et cousines. La famille d’Iphigénie est hindoue, aisée ; elle a de quoi faire vivre tous ses membres. On mange des plats odorants et pleins de goûts, les goûts de l’enfance. La mangue est plus sucrée, le miel plus doux, la papaye plus verte, le curry de cabri plus savoureux qu’ici. 

Monsieur a une enfance plus rude dans une famille modeste. Très tôt, il perd son père et doit se mettre à travailler. Il est lui aussi d’une famille hindoue, peu pratiquante et tolérante. Il remarque la belle Iphigénie, plus jeune que lui et qu’il a vu grandir, avec bonheur. Iphigénie est la sœur de son meilleur ami. Il décide alors de s’associer en affaires au grand frère d’Iphigénie, son camarade et de la demander en mariage. Ainsi se font les choses. La famille d’Iphigénie accepte volontiers de donner leur fille à ce garçon travailleur malgré la différence de milieu social. Il ouvre un restaurant sur la plage avec son beau-frère et les affaires prospèrent. « Je ne sais pas pourquoi mais je réussissais bien avant » dira-t-il.  

Dans le restaurant de la plage, il y a des photos accrochées au mur, des vues de Paris. Monsieur rêve en regardant ces images et il promet à sa jeune épouse qu’un jour, ils iront, tous les deux, en voyage à Paris. Ce jour arrive. Ils partent en voyage pour un mois, restent deux mois, puis trois, puis quatre… Ils dépensent tout leur argent et décident de rester ici quelque temps. Monsieur vend son affaire sur la plage à son beau-frère et décide de s’installer en France « à l’essai ». Monsieur trouve un travail de boulanger, ils s’installent en France plus durablement. Ils travaillent « dur » : ils vendent du pain sur les marchés malgré le froid, le vent, la pluie, la neige.  

Naît un premier enfant, un garçon, puis deux filles. Jusque-là si sûrs d’eux, ils commencent à douter de leurs capacités à être parents, ici loin de tous. Madame est prise de doutes profonds et son mari, lui aussi incertain, n’arrive pas à la rassurer. Un jour, un témoin de Jéhovah qui faisait du démarchage à domicile leur propose de leur apprendre la Bible. Madame se laisse tenter. Peut-être trouvera-t-elle dans la Bible des réponses à ses angoisses de transmission. Peut-être cette religion prépare-t-elle mieux à vivre ici, à faire les choses comme les gens d’ici ? Elle troque ses petits autels dans la maison pour des Bibles qu’elle apprend à lire et à connaître. Une dame vient tous les mercredis pour lire la Bible avec elle. Même les enfants commencent à s’intéresser à ce texte que leur mère apprend avec ferveur et qui semble l’apaiser.

Le garçon devient adolescent. Ils vont régulièrement en vacances à l’Ile Maurice et là, on lui propose de se marier avec sa cousine. Madame refuse. Ce garçon est ce qui est le plus précieux pour elle. Il ne quitte jamais sa mère et s’il doit passer un jour à l’extérieur, il lui téléphone plusieurs fois par jour. Si le père prend le téléphone, il lui dit d’emblée : « C’est toi, je te passe ta mère. » « Mère et fils s’aiment comme un fils doit aimer sa mère » dit-elle « passionnément ! ». Le soir, ils regardent tous les trois la télévision, les parents et le fils, couchés dans le même lit. La première fille, en colère et révoltée, est partie de la maison assez vite. Quant à la seconde, un témoin de Jéhovah qui passait par là voir « ses frères et ses sœurs de religion » l’a demandée en mariage. La famille a accepté facilement de donner leur fille à un étranger. Il l’a demandée en mariage comme on faisait avant au pays. C’est un homme plus âgé qu’elle mais, contre toute attente, rien ne l’y obligeait, la fille elle-même accepte.

Quant au garçon, la mère refuse la proposition de mariage. Pas question qu’il épouse sa cousine, elle ne veut que lui extorquer de l’argent, vivre en France avec lui, se faire construire une belle maison à L’Ile Maurice, tels sont les dires d’Iphigénie. « Impossible d’accepter cela » dit-elle. Elle qui a fait tant de sacrifices pour son fils, elle a changé de monde, de religion, de langue, elle s’est consacrée à lui. Non le moment n’est pas venu pour lui de la quitter et encore moins d’épouser sa cousine. D’ailleurs, aucune demande en mariage ne lui a été faite pour son fils. Personne n’a fait de démarches pour ce mariage. Il est hors de question qu’il se marie. Elle reste sa mère et c’est elle qui le mariera.

Mais les enfants en migration n’écoutent plus leur mère, se lamente t-elle. Elle apprend que son fils est parti au pays et qu’il va épouser sa cousine selon le rituel hindou. Elle tente de se suicider, incapable de supporter la séparation, l’arrachement, l’autonomie du fils et sa détermination à se marier avec la fille qu’il a choisi et qui par ailleurs, est un mariage privilégié à l’Ile Maurice. Plutôt mourir dit-elle haut et fort à qui veut l’entendre. Elle est hospitalisée à plusieurs reprises et passe de longs mois dans une clinique psychiatrique pour dépression. Son fils l’appelle très souvent, tous les jours ou presque. Il fait venir sa femme en France et bientôt, ils deviennent parents à leur tour. Lorsque Madame téléphone à son fils et qu’elle « tombe » sur sa belle-fille, elle l’ignore et demande à son fils « C’est qui elle ? » Il rit, ils plaisantent tous les deux et reprennent leur longue discussion presque ininterrompue. Blablabla… C’est si difficile pense t-elle lorsqu’on a un seul garçon de se séparer de lui. C’est tellement plus facile de le faire progressivement sur trois garçons par exemple. « Tout ce qui est trop rare est trop précieux » dira-t-elle en réfléchissant à voix haute. 

Madame veut maintenant aller mieux. « Il y a une vie après les enfants » déclare-t-elle. De retour au pays pour des vacances, elle décide de se reconvertir à l’hindouisme ou du moins, de revenir dans cet univers-là car « seules les divinités de la maison pourront la guérir de cette douleur sourde qui l’assaille depuis des années » affirme-t-elle à son mari. Elle consulte aussi une personne qui sait interpréter le langage des divinités. Elle va beaucoup mieux après ce voyage. Il était important, pense-t-elle, qu’elle renoue avec son histoire hindoue. Après cet acte que l’on pourrait qualifier d’ontologique, les rêves sont revenus, le travail de la parole a pu se faire, une parole ancrée dans son histoire, une parole qui permet un inventaire et pas une parole de faire semblant, une parole de devenir et pas une succession d’assignations stérilisantes et appauvrissantes. 

Elle se dit que le vertige devait être grand pour qu’à la naissance des enfants après ce voyage de jeune mariée, elle ait eu le besoin de changer d’univers. Elle se dit maintenant qu’elle est sortie de sa grave dépression, qu’elle avait besoin de trouver une religion à partager avec d’autres pour se construire un lien avec le monde. Les témoins de Jéhovah, en leur proposant des manières de penser et de vivre ensemble, ont répondu à ce besoin du même que madame avait à ce moment-là. D’ailleurs, jusqu’à peu, elle pensait qu’ici la majorité des gens était témoins de Jéhovah. En redevenant hindoue, elle sent maintenant qu’elle n’a plus besoin d’un extérieur artificiel pour tenir debout et qu’elle ne se définit pas seulement par rapport au regard des « Français » autour d’elle. Redevenir hindoue, c’est simplement se réinscrire dans la tradition de ses ancêtres et garder par ce biais un lien fort avec le pays. Maintenant, elle perçoit sa place comme n’ayant plus besoin de s’appuyer sur des croyances et des pratiques religieuses. C’est en quelque sorte une manière de laïciser sa place dans la société française après une période de grand doute et de souffrance avec des craintes multiples : ne plus savoir qui on est ? Comment on transmet à ses enfants en situation migratoire ? Le voyage transforme t-il votre propre regard ? Votre désir même ? Comment l’on devient grands-parents en se séparant de ses enfants et en étant capables d’investir les nouveaux venus dans la famille, ses petits enfants?      

Ce même vertige a habité son mari lui aussi terrassé par sa difficulté à être père, à penser, à construire une manière d’être dans un autre monde, dans une autre religion, une manière d’être mouvante et fluide. Mais pourquoi cette impulsion au changement de monde, au trauma aussi. Chaque modification de sa position à l’instar de son voyage de noces fait vaciller ses assises et constitue pour lui une effraction ? C’est dans ces allers-retours et dans une pensée possible de leurs effets sur lui que Monsieur trouvera une voie pour lui-même.   

Le voyage migratoire est une part de rêve, un abîme insondable aussi où l’intime et le collectif s’entremêlent. Notre cadre de soins transculturel  qui permet de dire les éléments individuels, familiaux, sociaux, culturels et même religieux dans cette situation a sans doute permis a Iphigénie et à son mari de faire ce travail de réappropriation de son être, de son histoire, de ses conflits et ainsi imaginer un devenir ici et là-bas ; à moins que ce soit dans l’interstice entre les deux qu’ils se sont retrouvés à l’image de leur utilisation subtile des langues à leur disposition. Madame a commencé sa thérapie dans sa langue maternelle avec une traductrice comme il est d’usage dans notre consultation si les patients le demandent puis l’a continué dans une sorte d’interlangue où la langue maternelle et française ont été utilisées en fonction des thèmes qu’elle abordait et des associations qui l’assaillaient. La fin de la thérapie était marquée par une grande fluidité des langues ce qui correspond sans doute à une plus grande consistance de son sentiment d’identité et d’existence. Elle ne se sentait plus menacée et elle pouvait alors utiliser ses affiliations multiples. Quant à Monsieur, il a commencé en français qu’il utilisait comme une sorte de rempart pour se cacher, pour ne pas trop dire, pour paraître ; puis la langue maternelle a été utilisée lors de son effondrement dépressif et en fin de traitement, il parlait dans les deux langues mais de manière moins fluide que sa femme, plutôt en fonction des conflits ou des ressources qu’il travaillait. Quand il se parlait à lui-même même par notre intermédiaire, il le faisait dans sa langue maternelle et quand il se redressait pour prendre une position d’homme qui assure les conséquences de son voyage contre vents et marées, alors, il le faisait dans la langue du voyage, le français que lui ne parlait pas à l’Ile Maurice contrairement à Iphigénie qui elle, l’avait appris là-bas dans une école privée. Pour nous, écouter les langues dans leur matérialité, être sensible à l’utilisation du français ou du mauricien, percevoir les interstices et même les créations de mots en français a constitué un véritable voyage à travers les langues. La psychothérapie transculturelle, c’est aussi ce type de voyage pour les thérapeutes, cette fois.   

Les rêves portent parfois eux aussi des voyages, insolites, surréalistes, interprétatifs.

Voyager sur le dos d’un crocodile qui parle 

Sagesse est lingala du Congo et vit en France. Elle raconte un rêve peu après que sa dot ait été payée au pays « Elle est en train de se baigner dans un fleuve avec ses filles Mélodie et Elavie. La nuit tombe brutalement comme elle peut tomber dans les pays prés de l’équateur. Elle se dit qu’elle doit rapidement rejoindre l’autre rive du fleuve pour rentrer chez elle. Un énorme crocodile sort de l’eau et lui parle dans sa langue maternelle, il a une voix d’homme. Il lui dit monte sur mon dos avec tes filles, la nuit est en train de tomber, je vais te faire traverser le fleuve. Comme je me méfie d’un crocodile qui parle, je refuse poliment son invitation. Il insiste et dit que le fleuve est infesté d’hippopotames, qui sont des animaux dangereux et qu’il vaut mieux que je monte sur son dos pour éviter d’être mangée avec mes deux filles. Elle finit par choisir cette solution et accepte de monter sur son dos. Elles arrivent toutes les trois à bon port, de l’autre côté du fleuve, sur l’autre rive ». Lorsqu’elle se réveille, elle se dit, finalement ce que l’on prenait pour un risque est peut-être une protection… C’est cela pour Sagesse le voyage d’une rive à l’autre, un moment de décalage, un interstice, un écart où tous les malentendus sont possibles, tous les dangers mais aussi tous les possibles. Le voyage devient alors un concentré de devenir pour elle et ses enfants nés en terre d’exil.  

La cuisine, comme le rêve portent parfois aussi des traces de voyages, insolites, savoureux et parfois support de transmission parents-enfants dans la migration.

Le voyage culinaire

Les techniques culinaires sont une histoire d’expérimentations partagées, de processus profondément inscrits dans une culture, dans une histoire, dans une mémoire gestuelle, olfactive et narrative. Ainsi, ce n’est pas étonnant que les techniques culinaires résistent souvent à l’acculturation et aux migrations, elles résistent mais finissent par céder, partiellement (Moro, 1993). Pourtant dans la migration les mères tentent de transmettre à leurs filles ces processus : la technique du rouler de la semoule ou celle de la bsila, celle du guizado ou encore celle du maffé, trois plats traditionnels. Le bsila aussi appelée pastilla par les Européens et maintenant par les Marocains eux-mêmes, est une tourte composée de feuilles de ouarka, des crêpes si fines qu'elles sont transparentes, de farce de pigeon ou à défaut de poulet et d'amandes pilées; le tout assaisonné de poivre et de safran, parfumé à la cannelle, doré au four et saupoudré de sucre glace. Le guizado est le ragoût de base des Espagnols qui suppose une technique de cuisson maîtrisée et des alliances de viande et de légumes bien dosées. Ce plat garde la trace vivante des apports culinaires arabes et juifs à la cuisine et au monde espagnol, multiples comme bien d’autres mondes comme le français, le brésilien ou le colombien pour ne citer que quelques exemples. Enfin le maffé lui aussi est un ragoût que l’on trouve beaucoup au Mali et dans tout l’Afrique de l’Ouest. Il allie une viande bien mijotée dans une sauce arachide le tout accompagné de riz ou de couscous me disait une femme malienne rencontrée lors d’une visite à domicile.

Comme le souligne Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant (2007), « La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal » voir de choisir la cuisine du quotidien. 

On en vient ainsi à refuser l’absence de perspective consistant à rester entre soi, ce qui répétons le avec  Laplantine (2007, p.158-9) en le criant par delà les terres et les mers ou les murs réputés infranchissables ou ne devant pas être franchis, cette absence de voyage fige le sens et épuise le désir. Reste une issue vitale, voyager dans tous les sens du terme et en assumer les conséquences en termes de dette de vie, de désir et de nouveaux devenirs.

Marie Rose Moro
Paris, 1er janvier 2008

Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service à l'hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle "L''autre". Site: www.clinique-transculturelle.org/ mail: Contact

Bibliographie

Green Julien Un voyageur sur la terre
Brival Roland L’Ensauvagé, Ramsay
Césaire Aimé Cahier d’un retour au pays natal 
Manguel Alberto Dictionnaire des lieux imaginaires
Bouvier Nicolas L’usage du monde
Moro 2007 Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles.
Moro Marie Rose, Moro Isidoro et coll. Avicenne l'andalouse, Devenir thérapeute en situation transculturelle. Grenoble, La Pensée sauvage Ed., 2004.
Moro MR. Les femmes migrantes abandonnent-elles leurs commères pour des chimères ? Destins de femmes entre identité et métamorphoses. In : Yahyaoui A (Ed.), Destins de femmes, réalités de l'exil. Grenoble : La Pensée sauvage ; 1993 : 97-111.  
Orsenna Erik Madame Bâ. Paris, Fayard/Stock, Livre de poche, 2003. 
Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, Les murs. Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité. Institut du Tout-Monde, 2007. 
Pessoa Fernando Le Gardeur de troupeaux et les autres
Pessoa Fernando Le livre de l’intranquillité (intégrale), Paris, Christian Bourgeois.
Cervantès, Don Quichotte, Adaptation d'André Massepain, Bordas, Paris, 1980.
Cervantés, Don Quichotte
Devereux (1980),
Mestre, Moro Comment sommes nous devenus si inhospitaliers… mettre les références exactes et les compléter dans le texte. 
Kristeva  Etrangers à nous-même les compléter dans le texte

Laplantine François Le sujet. Essai d’anthropologie politique, Paris, Teraèdre,  2007.
D Rolland De sang mêlés (je pense 2007) si non le changer dans le texte
Desai Kiran La perte en héritage. Paris, Editions des deux Terres, 2007  (œuvre originale, 2006)
Desai Anita Un héritage exorbitant. Paris, Stock, 1992  (œuvre originale, 1984)
Moro MR Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles. Paris, Odile Jacob, 2007.
Moro MR, Moro I. and coll. Avicenne l’andalouse. Devenir psychothérapeute en situation transculturelle. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2004. 
Moro MR. Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France. Paris : La Découverte ; 2004.
Moro MR, De la Noë Q, Mouchenik Y. (Eds), Manuel de psychiatrie transculturelle. Travail clinique, travail social. Grenoble : La Pensée sauvage ; 2004 (deuxième édition revue et augmentée en 2006).
 

Marie Rose Moro




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