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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

La virginité, un alibi post-colonial ?




Extrait de "La virginité, un alibi post-colonial ?" L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2008 ; 9(3) : 325-332.


La nouvelle d’une annulation de mariage en raison de la non-virginité de l’épouse par le tribunal de Lille, a suscité une véritable polémique ces dernières semaines en France. Nous ne nous intéresserons pas ici à la légitimité juridique d’un verdict motivé par le mensonge plutôt que par  la virginité car il a été dit tant de choses sur ce sujet qu’il ne nous parait pas utile d’en rajouter. En revanche, nous souhaitons nous arrêter sur les implications de la tempête médiatique qui a suivi afin de tenter de sortir d’un système binaire réducteur (annulation/virginité) qui ne rend pas compte de la complexité d’une problématique liant l’intime au collectif. La simplification des débats et la déformation de la compréhension qui en résulte nous semble propre à alimenter tous les fantasmes concernant l’Islam et les musulmans par une racialisation du sexisme. C’est pourquoi, il nous paraît important de faire entendre une autre position, qui tienne compte des voix des jeunes femmes musulmanes concernées.
 

Partons de notre propre réaction. Quand nous avons appris cette nouvelle tôt le matin à la radio, nous avons été nous-mêmes happées par la polémique et outrées par les faits. Suivant en ceci le discours dominant dans le champ des médias et de la politique, nous avons d’abord été révoltées par la décision du tribunal de Lille. Elle nous paraissait être le résultat d’une attitude qui se voulait faussement tolérante et respectueuse des différences entre les cultures et les religions au sein de la société française. Elle nous semblait refléter la profonde misogynie qui continue à traverser la société, dès lors qu’il s’agit de la sexualité des femmes. On entendait parler de répudiation, on hochait la tête ; de violence culturelle faite aux femmes, on acquiesçait. Ce n’est que dans le courant de la journée et au fil des nouvelles venant alimenter la dépêche initiale, que nous avons été surprises par notre propre positionnement : la jeune femme est d’accord avec l’annulation ; d’autres annulations de mariages ont déjà été prononcées par le passé, en raison du mensonge d’un des époux concernant un précédent mariage (par exemple dans le cadre d’une épouse catholique pratiquante qui apprend le divorce caché de son mari ou vice-versa, à cause d’une appartenance religieuse cachée… Sidérées, nous nous sommes rendu compte, à quel point nous avions été traversées par le discours dominant, réducteur et prompt à stigmatiser toute une tranche de la population. Notre propre réaction nous a profondément interrogées. Elle nous démontre une fois de plus que l’élaboration de l’altérité en soi et la capacité de décentrage (Moro, 1998), indispensables dans une société métissée telle que la société française, sont des processus toujours à renouveler, jamais définitivement acquis et toujours à conquérir.

En effet, cette décision de justice a provoqué des réactions consternées de la part des politiques de tous bords, des associations ainsi que des féministes. On y a vu une « régression du statut de la femme » (Valérie Létard, secrétaire d'Etat à la solidarité chargée du droit des femmes), une « fatwa contre l’émancipation des femmes » (Fadela Amara, secrétaire d'Etat à la politique de la ville). Elisabeth Badinter s’est inquiétée que ce jugement n’aboutisse « à faire courir nombre de jeunes filles musulmanes dans les hôpitaux pour se faire refaire l'hymen. Et par conséquent au lieu pour un tribunal de défendre les femmes, de défendre ces jeunes femmes, au contraire il accentue la pression sur elles ». Différents hommes et femmes publics ont ainsi pris la parole, pour défendre les libertés des femmes musulmanes, bafouées, selon eux, par ce jugement. Dans cette cacophonie de prises de positions, finalement étonnement consensuelles, la voix de la jeune femme concernée a été à peine audible : elle est d’accord avec ce jugement. Son avocat l’a répété à plusieurs reprises mais il est bien difficile de l’entendre et de penser à partir de ce que cela signifie pour les deux partenaires du couple qui demandent, de concert, l’annulation de ce mariage. 

Dans le débat public, ce fait est ignoré ou alors discrédité, en faisant référence à la pression monstrueuse à laquelle, on suppose, que cette jeune femme a été soumise de la part de sa famille et de ses proches. Ce fait nous paraît pourtant primordial ; sa suppression dans le débat public tout autant. Elle est révélatrice de l’attitude profondément paternaliste d’une grande partie de la société française – médias et politiques inclus – à l’encontre des jeunes filles et des jeunes femmes musulmanes. Héritant du regard colonial, la société dominante les réduit souvent à des victimes passives de violences patriarcales. Elle les présente comme des jeunes femmes terrorisées par leurs frères, qui ne choisissent rien et qui se plient à la toute-puissance de la famille et des hommes. Le regard à leur encontre est souvent plus complaisant, voire condescendant, qu’à l’encontre de leurs homologues masculins. Dans un discours qui se veut émancipateur et libérateur, la société dominante s’exprime à leur place, formules des revendications et attentes, qui ne correspondent pourtant pas toujours à celles des jeunes femmes elles-mêmes. Leurs voix ne se font pas entendre. Et lorsqu’elles sont exceptionnellement écoutées, mais que par malheur, elles n’expriment pas ce que la société dominante attend d’elles – à savoir le désir de se libérer du joug des frères et des pères et de s’assimiler aux comportements, entre autres sexuels, des femmes de la société dominante – leur revendication est discréditée, en faisant référence à la pression sociale insoutenable, à laquelle elles seraient soumises. Ici la société dominante répète l’oppression et la domination qu’elle dénonce par ailleurs : elle fait violence à ces jeunes femmes, en ignorant leur voix, en niant leurs choix ou leurs stratégies par ce qu’ils sont différents. Il nous semble pourtant primordial d’accorder aux jeunes femmes musulmanes le même degré de subjectivité et d’agency qu’on s’accorde à soi-même -agency au sens anglo-saxon de participation active à leur destin par les voies qu’elles se choisissent elles-mêmes. Cette généralisation du combat, des besoins et revendications des femmes occidentales, blanches et de classe moyenne, à toutes les femmes du monde, religion, culture ou ethnie au sens anglosaxon, et classe sociale confondues, est dénoncé depuis  longtemps par le féminisme postcolonial. Cette généralisation dissimule l’oppression sociale et culturelle dont ces femmes françaises visiblement musulmanes sont par ailleurs victimes. 

Ce que nous observons dans le cadre de notre travail, clinique et de recherche, en banlieue parisienne, va souvent à l’encontre de l’opinion largement répandue, prêtant à ces jeunes filles le désir de se libérer des contraintes de la famille et des traditions. Les situations familiales sont plus complexes, particulièrement en situation de vie transculturelle. Ces jeunes filles et femmes musulmanes, bien souvent d’origine maghrébine, souhaitent rester fidèles à la transmission parentale et s’inscrire dans leur filiation et affiliations. Cette attitude ne signifie aucunement un repli identitaire. Elle n’exclut pas une inscription dans la société française.

A travers la dénonciation des violences sexistes envers les femmes musulmanes, d’autres questions d’ordre politique celles-là, relatives à la migration, l’intégration et la sécurité nationale sont traitées. S’y exprime le racisme de la société dominante à l’encontre des Musulmans et de leurs enfants (Hamel, 2005). A travers cette polémique autour de l’annulation du mariage pour cause de non-virginité, ces jeunes femmes sont instrumentalisées, une fois de plus, pour asseoir la domination de la majorité sur la minorité. La sexualité de ces jeunes femmes est manipulée, exhibée sur la scène publique, pour confirmer le caractère archaïque et figé de l’Islam ainsi que son danger pour la République et la laïcité. Par ce biais, on tente de justifier la non-intégrabilité des migrants musulmans, d’origine maghrébine pour la plupart. C’est plus particulièrement la norme de virginité qui a été assignée à cette population comme trait de « maghrébinité », voir « d’arabité », par la société française,. Elle est présentée comme un obstacle à l’intégration, comme preuve de « l’inassimilabilité » des populations migrantes musulmanes. Dans ce jeu interethnique, les migrants se sont appropriés cette assignation, à travers un processus d’intériorisation. Ils l’ont retourné de manière positive et investis comme emblème identitaire, symbolisant la frontière entre in-group et out-group (Hamel, 2005 ; Tersigini 2001a, 2001b), entre dedans et dehors, entre eux et nous. 

Cette instrumentalisation de la sexualité des femmes musulmanes dans les relations interethniques actuelles hérite du passé colonial de la France au Maghreb. La question des femmes a fréquemment été utilisée par les politiques coloniales – française et britannique – pour prouver l’infériorité et l’arriération des sociétés colonisées, que ce soit en Inde, au Moyen-Orient, au Maghreb ou encore en Afrique sub-saharienne et justifier in fine l’entreprise civilisatrice de la colonisation (Abu-Lughod, 2002 ; Ahmed, 1992 ; Lazreg, 1994). Au Maghreb, et tout  particulièrement en Algérie, le regard colonial français s’est également concentré sur la question des femmes, qui a représenté depuis le départ un enjeu réel et symbolique. La sexualité a d’abord été un lieu de pouvoir : les femmes “indigènes” étaient érotisées par des reproductions dénudées sur des cartes postales (Taraud, 2003, 144p) ; l’armée française organisait la prostitution de ces mêmes femmes afin de “divertir” ses soldats (Taraud, 2003, 496p) et la pratique du viol faisait partie des moyens mis en oeuvre pour torturer les femmes résistantes ou pour faire parler leurs maris . La sexualité a ensuite servi à détruire la résistance des sociétés colonisées par une tentative de gagner la complicité des femmes, appelées à “s’émanciper” du joug de leurs maris et à se révolter contre toute velléité d’indépendance nationale pour accéder à une indépendance individuelle grâce à la colonie. Elles sont devenues les cibles du discours « émancipateur » des colonisateurs qui ont adopté un propos laïcisant soulignant le caractère oppressif et réfractaire à tout changement de l’islam (Ahmed, 1992 ; Lazreg, 1994 ; Tersigni, 2001a). Le pendant de ce discours fait que la sexualité des femmes fut de plus en plus soumise au contrôle social et est devenue un lieu d’exercice du sentiment d’appartenance maghrébine (Tersigni, 2001a). Défendre ses coutumes représentait en effet un moyen pour les populations opprimées de résister au pouvoir colonial (Ahmed, 1992). 

Si nous souhaitons vraiment que ces jeunes femmes soient traitées en égales, et en premier lieu par nous-mêmes, il nous faut quitter une attitude stigmatisante et simpliste, réduisant l’autre à une altérité insurmontable et archaïque. Les questions de virginité et de mariage sont profondément liées à l’intimité et à la subjectivité des individus. Dès que ces derniers sont cependant musulmans, ces questions prennent des allures d’affaires d’état. Les individus ne sont plus considérés dans leur singularité, mais rejetés, réduits à leur appartenance religieuse et/ou culturelle. Ils ne sont plus appréhendés qu’à travers le prisme de leur statut en tant que représentant de toute une communauté. On peut ici légitimement se demander, si cette annulation de mariage aurait suscité un tel émoi public, si les deux époux avaient été catholiques ce qui arrive très régulièrement dans les tribunaux français.

La norme de virginité prend éventuellement une autre signification pour les jeunes femmes musulmanes que celle qui lui est prêtée par la société française. Notre expérience clinique et de recherche nous porte à penser qu’elle représente un enjeu de leur construction identitaire et de leurs relations intergénérationnelles (Skandrani, 2008 ; Moro, 2007). Héritant du passé colonial et s’inscrivant dans les relations interethniques actuelles, son statut d’emblème identitaire lui confère une position particulière dans la transmission parentale. Le respect ou la transgression de cette norme revêt une signification identitaire pour les jeunes filles musulmanes, parce que cette règle partielle symbolise le tout, la culture transmise par les parents – à leurs yeux, aux yeux de leurs parents mais également aux yeux de la société française. Leur questionnement identitaire, leur inscription dans la filiation et l’affiliation se cristallisent autour de cette norme virginale . Cependant cette norme peut également être instrumentalisée par les jeunes filles musulmanes dans leurs relations intergénérationnelles : suivre cette règle de manière partielle leur permet d’en transgresser d’autres, sans pour autant que leur parents ne craignent une perte de l’identité musulmane de leurs enfants. Par ce biais,  cette transgression serait non seulement légitimée aux yeux des parents, mais également aux yeux des jeunes filles elles-mêmes : en tant que marqueur identitaire, suivre la norme virginale leur suffirait comme preuve de leur identité musulmane, sans que la transgression d’autres normes ne la mette en péril. Mais partager ce symbole avec leurs parents ne signifie aucunement qu’elles partagent également avec eux sa signification. Leur interprétation et transformation de cette norme leur concèdent certaines libertés. Notre expérience révèle la diversité et la créativité des réappropriations possibles de la norme virginale. Elle ne représente en effet nullement une entité rigide et immuable. Elle est l’enjeu de négociations, de transformations, de concessions et de déguisements -il s’agit en fait d’une véritable recréation. Ces réappropriations de la norme de virginité sont autant d’expressions de l’agency et de la subjectivité des jeunes filles musulmanes en France. Au travers de leurs récits et de leurs comportements, elles réfutent le rôle qui leur est bien souvent assigné par le discours dominant : celui de victimes passives d’une norme virginale rigide. Elles en sont bien au contraire les actrices créatives, aux compétences culturelles multiples et métissées.

Dans cette polémique autour de l’annulation du mariage, il s’agit finalement de la possible reconnaissance de la place de ces jeunes femmes musulmanes, avec toute leur singularité, dans la société française. Il s’agit de la place de leur propre parole, même un peu décalée ou différente mais en tous cas, d’une place singulière, choisie et revendiquée dans l’espace public. In fine, c’est l'hyper-médiatisation de cette décision de justice, plus que sa teneur, qui risque de porter préjudice aux femmes. D’autant que, comme le souligne si justement Nacira Guénif-Souilamas , « Cette décision se cristallise très fortement car l’islam est devenu un lieu d’investissement fantasmatique et obsessionnel. Cette exigence de virginité ne relève pas de l’islam mais de la tradition, mais cette histoire rencontre un imaginaire partagé par tous». Or, « Cette polémique se fait au détriment de jeunes filles qui n’ont pas besoin de ça. En croyant bien faire, on les enfonce un peu plus en leur faisant croire que le droit est contre elles ! Les discours tonitruants ont des conséquences dévastatrices pour les anonymes qui jonglent chaque jour entre leur culture familiale et les attentes de la société française. » Aujourd’hui, la malheureuse héroïne de ce scandale national se retrouve « dans le silence et la honte. »  L’espace public et donc politique montre ici qu’il manque à sa fonction de lieu « métaphoriseur » car il ne peut s’offrir comme espace de négociation. Ainsi, après un « j’ai la honte » silencié, c’est un « j’ai la haine »  qui gronde aujourd’hui le plus fréquemment chez les jeunes concernés pour lesquels cette affaire vient s’ajouter à une longue liste d’évènements dont celle de « l’affaire du voile » (Mansouri, 2007) et ses manifestations réactives.  Si la virginité est un alibi post-colonial, alors, « c’est une décolonisation de l’imaginaire français qui s’impose » (Bancel et Blanchard 2005, p.82).


Bobigny, le 5 juillet 2008

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Marie Rose Moro
Paris, 1er janvier 2008

Professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université de Paris 13, Chef de service à l'hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle "L''autre". Site: www.clinique-transculturelle.org/ mail: Contact


Bibliographie  
 
Abu-Lughod, L. (2002). Do muslim women really need saving ? Anthropological reflections on cultural relativism and its others. American Anthropologist, 104, 783-790
Ahmed, L. (1992). Women und gender in islam. Historical roots of a modern debate. New Haven & London : Yale University Press. 
Bancel, N., & Blanchard, P., (2005) Culture post-coloniale, 1961-2006. Traces et mémoires coloniales en France, Paris, Ed. Autrement.
Hamel, C. (2005). De la racialisation du sexisme au sexisme identitaire. Migrations société, 17, 91-104.
Lazreg, M. (1994). The eloquence of silence. Algerian women in question. New York, London, Routledge.
Mansouri, M., (2007) Mémoire de Master 2 Recherche en Psychologie, soutenu en septembre 2007 sous le titre Le corps voilé des filles « illégitimes » du couple franco-algérien, Université Paris XIII, Villetaneuse.
Moro M.R. (1998), Psychothérapie transculturelle de l’enfant et de l’adolescent, Paris, Dunod.
Moro M.R. (2007), Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles, Paris, Odile jacob.
Skandrani S. (2008) Thèse de Psychologie, Pratiques transnationales, relations intergénérationnelles et construction identitaire des jeunes filles d’origine maghrébine en France (sous presse).
Taraud, C. (2003), Mauresques. Femmes orientales dans la photographie coloniale, 1860-1910, Paris, Albin Michel.
Taraud, C. (2003), La prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, Paris, Payot.
Tersigni, S. (2001a). La virginité des filles et « l’honneur maghrébin » dans le contexte français. Hommes et Migrations, 1232, 34-40.
Tersigini, S. (2001b). « Honneur maghrébin », différence culturelle et intégration. Confluences Méditerranée, 39, 55- 65.

Sara Skandrani, Malika Mansouri, Marie Rose Moro




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