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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

La diversité culturelle et linguistique des enfants en Europe reconnue comme une valeur à cultiver à l’école et dans la société





Le  2 avril 2009 dernier, une Résolution du Parlement européen sur l'éducation des enfants des migrants m’a remplie d’espoir. Voilà pourquoi. L’année 2008, année européenne du dialogue interculturel a été l'occasion de lancer le débat sur les défis et les chances des systèmes éducatifs de l'Union européenne. Plusieurs constats ont alors été établis qui correspondent à ce que nous vivons au quotidien mais qu’il est parfois mal aisé de dire haut et fort tant les préjugés obscurcissent le regard. Tout d’abord, il a été établi que, la migration au sein de l'Union et l'immigration vers l'Union a augmenté au cours de ces dernières décennies, transformant en bon nombre d'endroits la composition des écoles. Le débat a établi également que, souvent, les différences culturelles rendent difficiles la compréhension et le dialogue entre élèves ainsi qu'entre élèves et professeurs, comme il est dit dans le langage de cette circulaire. L’analyse des travaux a aussi montré, ce qui en France est régulièrement contesté au non d’un universalisme idéologique peu efficace « qu'il apparaît clairement que les résultats scolaires des enfants de migrants sont considérablement inférieurs à ceux des élèves originaires du pays d'accueil et qu'un grand nombre d'enfants scolarisés issus de l'immigration se trouvent dans une situation socioéconomique précaire ». Mais le constat ne s’arrête pas la, comme d’ailleurs l’ont démontré tous les travaux faits en clinique transculturelle de la seconde génération, il poursuit sur le fait que «  les talents des enfants de migrants ne sont souvent pas découverts et restent inutilisés (ce qui) engendre des désavantages sociaux, culturels et économiques pour la société dans son ensemble ». La diversité ne serait donc pas seulement un obstacle mais aussi une nouvelle chance individuelle et collective si on accepte de changer nos préjugés et que l’on tient compte des travaux de ces vingt dernières années en matière de psychologie transculturelle ou de linguistique mais aussi de sciences de l’éducation ou d’ethnopsychanalyse.  

Plus loin encore, on peut lire « que la migration peut être une source d'enrichissement pour les écoles, sur le plan culturel et sur le plan de l'éducation, mais que, en l'absence de mesures adéquates d'accompagnement, elle peut déboucher sur de sérieuses divergences ». Et voilà comment en France on prend des conséquences pour des causes, et comment on ne se modifie pas soi, avec ses manières de voir et de faire mais, on cherche à modifier l’autre, cause de tous les soucis, ce qui conduit à des impasses et à des apories. L’école suppose toujours une certaine transformation des enfants, de tous les enfants, pour s’adapter aux contraintes des apprentissages, c’est forcément un processus empreint de violence et de séparation d’avec le milieu d’origine des enfants si ce milieu est différent de l’école sur le plan linguistique, social ou culturel. Mais si cette violence tend à l’effacement de l’histoire des enfants, de leur langue maternelle, de leurs attaches, de leurs appartenances alors, non seulement c’est un appauvrissement pour les enfants qui doivent renoncer à une partie d’eux-mêmes, pour apprendre à l’école, et ce de manière définitive ou presque, dans la mesure où ils auront intériorisé que cette partie d’eux est mauvaise, inutile, voire néfaste ce qui est non seulement faux, mais aussi humiliant et susceptible d’aboutir à des malentendus, à des inhibitions, à des difficultés à apprendre et à habiter le nouveau monde. Comment apprendre et se construire avec une image négative de soi, d’une partie de soi qui est la plus intime, la plus infantile, la plus affective dans la mesure où elle est liée aux attachements parentaux et familiaux ? 

La résolution considère plus avant « que la diversité croissante de la population scolaire, découlant d'une migration croissante, représente un défi pour la profession d'enseignant, à qui l'on n'a pas appris à gérer de façon appropriée cette nouvelle forme de diversité dans les classes ». Mais, de notre point de vue, cela vaut pour nous tous qui nous occupons des enfants à l’Hôpital, dans les quartiers, au Tribunal… Pour favoriser la créativité et les forces vives des enfants de migrants pas assez reconnues, la circulaire estime qu’il faut « préserver et promouvoir le multilinguisme qui doit faire partie des programmes de toutes les écoles; insiste sur le fait que l'apprentissage des langues devrait être encouragé dès le cycle préscolaire afin de faciliter l'intégration des migrants; estime que la place de la langue maternelle dans le programme des cours et l'organisation de cet enseignement doivent () être explicitement laissées à la discrétion des États membres ». Et  voilà où commence notre travail maintenant qui ne concerne pas seulement l’école mais la société toute entière puisqu’il suppose que nous fassions une véritable révolution pour sortir de la hiérarchie des langues et reconnaître ce fait d’évidence : on apprend à parler dans sa langue maternelle, et c’est ainsi, d’ailleurs, que l’on apprend le mieux à parler dans un échange de mots et de sentiments, dans des échanges qui permettent de se raconter des histoires et d’avoir envie d’autres langues et d’autres histoires. D’où l’importance de la reconnaissance de la diversité dans langues en présence dans un contexte donné, de l’apprentissage précoce des langues au sein de la famille et de l’école, ce qui pour les enfants n’a pas la même signification. La présence de la langue des parents dans l’espace public et dans l’espace scolaire est un acte symbolique fort de reconnaissance pour l’enfant et d’autorisation à être comme il est, avec les différentes langues qui l’habitent. Mais, au-delà de la langue, ce sont la transmission parentale et collective qui sont en jeu. La langue ne résume pas l’identité, elle s’inscrit dans un processus qui peut faire de la place à la diversité sans difficulté autre que nos préjugés et notre culte de l’un, de l’unique, d’une structuration qui serait d’autant plus forte qu’elle n’a qu’un seul pilier, le mien. Or, l’identité est d’autant plus forte qu’elle est le reflet de la réalité affective et collective que vivent ces enfants. Vouloir effacer une partie d’eux-mêmes à travers la non reconnaissance de leur langue maternelle ne peut conduire qu’à des doutes identitaires, des malentendus, des refoulements générateurs de violence et de retournement en rage, d’amour déçu car, la réalité rappelle tous les jours à ces enfants qu’ils doivent vaincre plein d’obstacles pour faire partie de ce monde qui est pourtant aussi le leur. 

Voilà pourquoi cette résolution du Parlement européen m’a remplie de joie transculturelle. Reste un long chemin qui est celui de la reconnaissance de la diversité et du plurilinguisme comme ferment de créativité des enfants, de tous les enfants. L’Europe est le territoire des traductions contrairement aux Etats-Unis qui ont une langue commune, l’anglais et même si, l’espagnol, tend à prendre une place de plus en plus importante. Cette réalité européenne qui est celle de la diversité des langues, de l’importance des migrations et donc de la nécessaire traduction est peut-être une chance pour une nouvelle manière de penser les enfants de migrants et leur rapport au monde d’accueil de leurs parents. Cette reconnaissance est donc à la fois une philosophie du monde, des êtres et de leur construction identitaire. Mais c’est aussi une chance que nous devons saisir pour les enfants de migrants qui par nécessité sont des traducteurs, de langues et de mondes, des passeurs, des inventeurs d’imaginaires métissés et multiples. 

Paris, le 28 juillet 2009

Marie Rose Moro




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