Menu

Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Et maintenant les enfants de migrants au coeur des discriminations





Le procédé est bien connu, il n’en reste pas moins révoltant. On désigne un coupable, facile, vulnérable et on construit une fausse évidence qu’ensuite on déclare avoir été démontrée par les statistiques ou le terrain. La violence des enfants serait liée à la polygamie, faux. Les jeunes filles de familles musulmanes sont obligées de se voiler, faux. La Bourqha est un problème de sécurité en France, faux. Et tant d’autres allégations mensongères dont on trouvera toujours quelqu’un qui transformera un fait divers ou un cas particulier en règle générale. On a donc entendu ces derniers jours, que la grande majorité des échecs scolaires en France est celle des enfants de migrants sans prendre la peine de lire les travaux sur ce sujet. Si on les lit, on apprend plusieurs choses importantes  et qui permettent de comprendre et d’agir et ce depuis longtemps déjà. Nombre de travaux français et européens ont été faits sur ce sujet, statistiques, sociologiques, psychologiques, linguistiques ou ethnopsychiatriques.

Pour ma part, les premiers travaux que j’ai fait sur ce sujet dates de 1994 (Parents en exil), puis de 2000 (Psychothérapie transculturelle des enfants de migrants) ou encore de 2010 (Nos enfants demain). Si on croise les travaux statistiques et les travaux qualitatifs comme les nôtres, on voit que comme tous les enfants de classes sociales défavorisées, les enfants de migrants de même niveau social, sont massivement et tragiquement en échec et que rien ne bouge depuis ces dernières années. On voit aussi qu’en plus de la part liée à la classe sociale, ils sont mis en situation de vulnérabilité du fait de leur appartenance à une minorité culturelle non reconnue comme telle et non valorisée. L’on ne prend pas en compte le fait que le français est leur langue seconde et qu’ils doivent passer d’un univers culturel (celui de la maison) à un autre celui de l’école, avec des habitudes et des représentations du savoir différentes, ce qui génère des difficultés (travaux de Martine Chomentowski). Enfin, ils subissent des discriminations liées à leurs appartenances sociales et culturelles qui font qu’on projette sur eux des représentations négatives et stigmatisantes et tout particulièrement sur les garçons. Malgré un désir important et retrouvé dans toutes les études que leurs enfants réussissent bien à l’école française, les parents sont très peu associés au projet scolaire de leurs enfants car l’école ne s’adapte pas à eux et ne crée pas les conditions pour leurs implications (langue des parents, informations adaptées…). Par ailleurs, les enfants de migrants sont plus facilement que les autres mis dans des classes en marge du système général ou dans des cycles courts. Une recommandation européenne qui est sortie le 2 avril 2009 sur l’éducation des enfants de migrants en Europe, basée sur une métaanalyse de toutes les études européennes disponibles sur le sujet préconisait des mesures concrètes pour inverser cette vulnérabilité des enfants de migrants et faire en sorte que ces enfants réussissent bien à l’école et soient une chance pour la société qu’ils sont en train de construire et dont ils seront membres. Cette recommandation rejoint ce que l’on a nous-mêmes mis en évidence et démontré depuis 1994. L’école doit reconnaître la diversité culturelle et sociale en son sein : équipe enseignante, adultes encadrants, présence concrète des parents de toutes cultures et langues, présence dans les programmes généraux de thèmes qui reconnaissent la diversité culturelle (histoire ou géographie des autres pays que le nôtre et en particulier ceux des enfants de migrants, introduction à la linguistique…). En second lieu, cette circulaire recommande de reconnaître le fait que la langue de l’école peut être la langue seconde des enfants et par conséquent de s’adapter à cela par des classes de petite taille au début de la scolarité pour s’adapter aux enfants et leur permettre de faire le passage d’une langue à l’autre en s’appuyant sur leur langue maternelle dont l’apprentissage est recommandé fortement. On parle d’autant mieux et avec plaisir la langue seconde que sa langue première est acquise avec certitude et dignité. Rien de plus délabrant pour les enfants et leurs apprentissages que d’intérioriser le fait que cette langue seconde serait mauvaise et inutile. C’est pourtant ce qui est véhiculé actuellement par le discours ambiant qui dévalorise cette diversité linguistique et culturelle et en fait un problème majeur de notre société européenne. Une étude de 1994 que nous avions faite sur les enfants de migrants qui réussissent mieux à l’école que leurs camarades nés de parents eux-mêmes nés ici avait montré que ces enfants remarquables présentaient deux caractéristiques : c’étaient majoritairement des enfants bilingues ou lorsqu’ils ne l’étaient pas, ils avaient une représentation positive de leur langue maternelle et de la culture de leurs parents et seconde caractéristique, ils avaient tous dans leur parcours un passeur, c’est-à-dire une personne qui leur donnait envie de s’inscrire dans ce monde français et qui ne dénigrait pas celui de leurs parents. Ce passeur pouvait être un enseignant, un animateur, un travailleur social ou un membre de la communauté bien inscrit dans ce monde français. Leur donner envie d’appartenir à ce monde choisi par leurs parents et reconnaître leur diversité telles semblent être les clés de la réussite de ces enfants de migrants. Ainsi on sait ce que l’on doit faire pour que ces enfants qui ont envie d’apprendre puissent le faire pour leur plaisir et le nôtre. On ne pourra pas dire que l’on ne savait pas.  

J’ai vu hier un slogan affiché sur un réverbère parisien, je ne sais à qui il appartient, mais je le fais volontiers mien : d’ailleurs, ils sont d’ici.   
 
Paris

Marie Rose Moro




Galerie de photos
tillon_moro
legion_honneur_marcellegeber_marierosemoro_072012_1
revuelautre
marie_rose_moro
Colloque_autre_dôle_2011_JAhovi_YMemi_MRMoro
MarionGery
jonathanahovi
ChristianLachal
marcelle Geber et Yoram Mouchenik
nbouaziz_ccouanet_bordeaux2010_moro
AmaliniSimon


Site créé par Sophie Haberbüsch-Sueur pour Marie Rose Moro dans le Portail Transculturel.eu