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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Que dit de nous cette crise du coronavirus ? 

Elle dit de nous que nous avons besoin du monde et des autres et qu’il ne faut pas que nous l’oublions. En effet, la pandémie et le confinement planétaire ont obligé beaucoup d’entre nous à se recentrer sur le foyer et sur son petit monde. Mais le grand monde, le monde public comme dit Eva Illouz, et ses échanges nous manquent. Par ailleurs cette crise a creusé les inégalités, les a révélées parfois. Il y a ceux qui sont aux marges, ceux qui n’ont pas de foyer ou tellement exigu, inconfortable ou insécure qu’il ne protège pas, ceux qui doivent continuer à travailler coûte que coûte, les soignants bien sûr mais aussi qui viennent de loin, qui prennent les transports et se lèvent très tôt pour nettoyer nos hôpitaux ou nos rues… Souvent toutes ces personnes sont invisibles, peut-être le sont-elles moins aujourd’hui, mais là aussi, il importe de ne pas oublier que nous sommes dépendants les uns des autres, dépendants de ceux qui nous soignent, de ceux qui nous nourrissent, de ceux qui éduquent nos enfants ou de ceux qui nettoient les lieux où l’on travaille… Cette crise dit de nous cette interdépendance et cette nécessaire solidarité pour que nous puissions résister, combattre et inventer des nouvelles modalités de vie et pas seulement de survie. Elle dit enfin que nous pouvons avoir confiance en nos jeunes, qui se sont engagés massivement à l’hôpital comme dans la société, et c’est réconfortant ! 

2- Vous avez rédigé avec vos équipes un kit transculturel sur le coronavirus. Quels sont vos conseils en cette période de confinement ? 

Nous avons rédigé une série de kits transculturels pour les enfants et pour les ados (https://we.tl/t-aMt1Ugk1Rj) accessibles à tous sur le site de la Maison de Solenn (http://www.mda.aphp.fr/missions/transculturel/) à l’usage des enfants et des adolescents, fils de migrants, pour eux, pour leurs familles, pour les professionnels qui s’occupent d’eux et pour tous ceux qui les aiment… En effet, dès le début de la crise, nous avions mis en place une ligne téléphonique pour les familles migrantes et leurs enfants en lien avec notre consultation transculturelle où nous pouvons rappeler les familles migrantes qui nous contactent en parlant leurs langues maternelles. Et nous nous sommes rendus compte que c’étaient toujours les mêmes questions qui revenaient. Nous avons donc écrit des scénarios et nous avons cherché des auteurs de bandes dessinées qui voulaient bien mettre leur art au service de ces histoires. De grands auteurs comme Emmanuel Guibert, grand prix d’Angoulême, Fiamma Luzzati, Aurélia Aurita ou des plus jeunes mais talentueux comme Elliot Royer ont accepté de faire cela avec nous. On conseille à toutes ces familles migrantes, de parler avec leurs enfants et adolescents et de profiter de ce temps pour transmettre et négocier aves leurs enfants des modalités d’être ici, de se métisser en prenant des choses du monde d’ici et du monde où ont sont nés. 

Les enfants doivent pouvoir jouer, rêver, bouger et même s’ennuyer 

Pour ces enfants et tous les autres, on conseille de leurs parler clairement de ce qui se passe dehors, d’organiser leurs vies dedans sans donner une importance trop grande aux questions scolaires, de ne pas trop projeter sur eux nos inquiétudes d’adultes et de ne pas utiliser la peur comme levier pour eux, mais plus tôt ce que l’on peut faire et comment on doit le faire. De s’appuyer sur leur résistance vitale et de leur permettre de jouer, de rêver, de bouger et même de s’ennuyer. 

Et pour les adolescents, tous les adolescents, qui vivent plus difficilement que les enfants ce confinement, on conseille beaucoup d’indulgence. Ce mouvement d’être enfermé chez eux est le contraire de l’adolescence. Ils se trouvent confrontés à leurs parents de manière presque exclusive et ils le vivent parfois de manière douloureuse et toujours un peu régressive. Il importe de leur permettre d’avoir des liens même virtuels avec leurs enseignants, leurs amis, leurs réseaux. Et pour eux aussi bouger et rêver. 

Et pour les plus fragiles, de consulter les professionnels qui maintiennent tous des modalités de soins pendant cette période mêmes virtuelles. 

Quelles peuvent être les conséquences psychologiques à long terme de cette crise et comment les prévenir ? 

Les conséquences psychologiques à long terme de cette situation sont multiples car les ingrédients sont nombreux : l’épidémie vécue comme une catastrophe, la solitude des malades, la contagiosité de chacun qui peut transmettre la maladie, la mort qui touche les malades et les plus vulnérables, le deuil des personnes perdues sans que les rituels puissent se faire, ce qui rend les deuils plus difficiles à faire, la distance entre les personnes qui modifient notre manière d’interagir, de se parler, de se rassurer, l’enfermement lié au confinement et bien d’autres paramètres collectifs, familiaux et parfois individuels… Tous ces ingrédients ont des conséquences à moyen et long terme qui sont l’inquiétude et l’insécurité, l’angoisse, la culpabilité, le traumatisme collectif, la perte de confiance dans l’avenir…Et lorsque les situations familiales ou individuelles étaient fragilisées avant la crise, ça augmente encore cette fragilité et ça fait décompenser sur un mode anxieux et dépressif le plus souvent. 

Mais on peut aussi parier et chercher à construire des nouvelles valeurs ou une modification de notre hiérarchie des valeurs, on peut compter sur notre résistance vitale individuelle et collective, sur notre capacité à inventer de nouvelles formes de travail, d’organisations, de soins… et cela console et restaure une certaine confiance dans l’avenir, un avenir sur lequel avec notre action, on retrouve des modalités de contrôle. Il nous faut déployer des capacités d’imagination et de rêverie collective pour résister et peut être, être plus forts (tous ensemble).


Rédigé par Marie Rose Moro le Vendredi 1 Mai 2020


Blog



Voeux 2020
Protéger les bébés, les enfants et les adolescents… ensemble

Regardez. Ô combien charmante, cette chose que nous allons faire… ensemble.
Toni Morrison (1)

Parmi les bonnes résolutions de la nouvelle année et de la nouvelle décennie, je voudrais mettre en tout premier celle de bien protéger les bébés, les enfants et les adolescents et cela, qu’elles que soient leurs couleurs, leurs lieux de vie, leurs histoires… Dans cette période de développement, où l’on entrevoit le devenir mais pas encore tous les possibles, où se forge aussi la confiance dans le monde et dans la vie, il importe que les parents, les professionnels et la société entière se fixent comme premier objectif politique et collectif, celui de protéger ses enfants. Par ailleurs, comme le dit l’anthropologue Cristina Figueiredo (2)  et comme le montre toute l’anthropologie de l’enfance aujourd’hui « Comme ils [les enfants] ne sont pas de simples répétiteurs sociaux, ni des sortes de poupées de cire uniquement façonnées par le savoir d’autrui, quelque chose de ce savoir est incorporé au point d’appartenir à la personne elle-même ». Les bébés deviennent donc enfants puis adolescents en même temps qu’ils deviennent des êtres de cultures, des êtres sociaux, des êtres inscrits dans un monde, dans des mondes, devrions nous dire, tant la fluidité des appartenances et des expériences de vie est grande aujourd’hui. Cette idée de la protection des petits reste une idée révolutionnaire que nous proposons comme un objectif individuel (chacun de nous, autour de nous) et collectif (dans nos engagements sociaux, politiques et transculturels). Et il nous faut insister sur le fait que les adolescents ne sont pas des adultes si sur le plan psychique, ni sur le plan sexuel et, même s’ils paraissent grands, informés et débrouillards. Comment bien protéger nos bébés, nos enfants, nos adolescents, faire en sorte qu’ils se sentent suffisamment forts pour être heureux, en bonne santé et qu’ils grandissent le plus sereinement possible ? On dit aimer nos enfants, pourtant partout on les maltraite, on les expose à des dangers et des négligences, on ne les soigne pas toujours avec bienveillance, on ne reconnaît pas leur douleur ou leur dépression sous prétexte qu’ils sont petits et on oublie bien vite qu’ils sont des êtres qui ont besoin de souci, d’amour et de soins. Ces questions sont universelles et les anthropologues ont même un mot pour dire cette préoccupation et les actes qui s’y rattachent avant même la procréation, la callipédie ou l’art d’avoir de beaux enfants (et donc des enfants en bonne santé). Le travail transculturel nous permet de faire varier les lieux et les théories pour mieux comprendre cette nécessité universelle de trouver la bonne manière d’accueillir, d’observer et de prendre de soins des enfants et des adolescents et par ricochet cela nécessite aussi de ne pas oublier les femmes, les mères, leurs parents et les professionnels qui portent ces petits, qui tentent de les consoler, les rassurer, les soigner et il en va de même pour les enfants et les adolescents, à l’école, dans la vie et dans la société. Protéger les enfants et les adolescents est un ensemble de pensées, de théories, de rêves, d’actes, de mots, de manières de faire, de rituels… qui permettent de donner une forme à cette sollicitude, à ce care, comme disent les Anglo-saxons, absolument nécessaire pour bien soigner nos enfants. Cette préoccupation qui prend différentes formes culturelles mais qui est universelle, nous invite à construire une véritable éthique de l’accueil et du soin des bébés, des enfants, des adolescents et de tous ceux qui les portent. Et il importe de ne pas laisser tous seuls les parents dans cette fonction de protection car elle est aussi collective, d’où l’importance de la Loi et des représentations collectives de la société. D’où la nécessité de nous engager pour cela, chacun à notre place.    

Et ce n’est pas un petit sujet ! C’est sans doute une des préoccupations essentielles du troisième millénaire et de la décennie qui commence. Une éthique de l’attention pour tous, c’est ce que je nous souhaite de construire cette année, partout où nous sommes et… ensemble.

Pr Marie Rose Moro
Cheffe de service de la Maison de Solenn, Maison des adolescents de l’Hôpital Cochin
Et toute l’équipe de la MDA

2 janvier 2020

(1) La source de l’amour-propre. C Bourgeois Editeur, 2019 (traduction française), p.144. 

(2) L’autre, 2019, vol 20, n°1, La crise d’adolescence est-elle universelle ? Retour sur une réflexion de Françoise Héritier, p.31.


Rédigé par Marie Rose Moro le Mercredi 8 Janvier 2020


Retrouvez tous les vendredis la chronique de Marie Rose Moro, Directrice scientifique, "Parents, enfants, d'ici et d'ailleurs"  de la revue L'autre sur RFI,  7 milliards de Voisins, Emmanuelle Bastide.  
Aujourd'hui  "Est ce qu'on apprend à devenir mère ?"
https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/parents-enfants-dici-et-dailleurs/est-ce-quon-apprend-a-devenir-mere/

Rédigé par Marie Rose Moro le Vendredi 25 Octobre 2019


Retrouvez tous les vendredis la chronique de Marie Rose Moro, Directrice scientifique, "Parents, enfants, d'ici et d'ailleurs"  de la revue L'autre sur RFI,  7 milliards de Voisins, Emmanuelle Bastide.  
Aujourd'hui  "Peut-on avoir plusieurs mères ?"
https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/parents-enfants-dici-et-dailleurs/peut-on-avoir-plusieurs-meres/
 

Rédigé par Marie Rose Moro le Vendredi 18 Octobre 2019


Retrouvez tous les vendredis la chronique de Marie Rose Moro, Directrice scientifique, "Parents, enfants, d'ici et d'ailleurs"  de la revue L'autre sur RFI,  7 milliards de Voisins, Emmanuelle Bastide.  
Aujourd'hui  "Les mères sont-elles sacrées ? "
https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/parents-enfants-dici-et-dailleurs/les-meres-sont-elles-sacrees/

Rédigé par Marie Rose Moro le Vendredi 11 Octobre 2019


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