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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

« En arabe, « bonheur » se dit « sa’âda », qui signifie aussi dans sa forme verbale « aider », « assister ». Parce que le bonheur n’est pas une expérience individuelle »
Meddeb (2009)


Pour adapter nos stratégies de prévention et de soins, nous sommes contraints de penser la triade bébé-mère-père, triade ouverte sur la famille et sur le monde, pour que, loin d'être un obstacle à la rencontre, elle devienne une chance de nouvelle rencontre avec ces femmes, ces hommes et leurs bébés. Il n’y a là des savoirs à réhabiliter, des rencontres à construire. D'où l'importance du travail pluridisciplinaire tel qu'il est fait en psychiatrie de liaison où les interactions somatiques, psychiques et culturelles sont prises en compte au lit de la patiente et de son bébé et en présence de la famille et de tous ceux qui constituent une ressource pour la mère ou le bébé. Mieux comprendre pour mieux accueillir et mieux soigner le bébé et permettre à ses parents d'être parents, tout simplement.

Un premier enjeu ces vingt dernières années a été d’apprendre à regarder les bébés et être capables de reconnaître leurs compétences, à réhabiliter le savoir des parents et à les inclure dans les dispositifs de prévention et de soins. Il n’en reste pas moins que cette tâche est d’autant plus ardue que certains bébés et certains parents appartiennent à des univers qui ne nous sont pas familiers socialement ou culturellement et qu’il importe de passer maintenant à une perspective parents-bébés qui inclut tous les bébés d’où qu’ils viennent et les bras qui les portent, et les êtres qui les ont conçus et pensés même si la notion de désir d’enfants est en elle-même comme le dirait Glissant, hétéroclite (2009). Passer d’une vérité sublimée qui se veut universelle et donc occidentale à une sémiologie plurifocale des bébés et de leurs parents, tel est un des enjeux de la prévention et des soins dans les années qui viennent dans notre champ et au-delà dans notre société.  Et même si ce n’est encore qu’un doute ou un tremblement selon les mots aimés de Glissant, c’est une véritable révolution sémiologique qui s’annonce et on le pressent, poétique autant que politique et clinique.  

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


L’enfant naît avec un berceau psychique et culturel, il engage alors des interactions comportementales, affectives et fantasmatiques avec sa mère, avec son père, avec ses frères et sœurs et progressivement avec le monde. Grandir est un mouvement complexe qui présuppose que se fasse simultanément l’inscription dans sa propre filiation et dans ses affiliations ici, plurielles et métissées. C’est ce processus qui est complexifié en situation migratoire et dont on va suivre le destin à travers le corps des enfants et l’expression de leur souffrance soit sous forme d’inhibition ou d’hyperactivité. Partons pour cela, de l’importance de notre manière de penser les enfants et de la pluralité de ces pensées.


Comment se fabrique un enfant  

La manière dont on pense la nature de l'enfant, ses besoins, ses attentes, ses maladies, les modalités d’éducation et de soins, est largement déterminée par la société à laquelle on appartient. Devereux (1968) a largement contribué à établir ce fait. Son travail se nourrit des travaux d'anthropologues et de cliniciens ayant travaillé dans les sociétés dites “ traditionnelles ” et qui sont aujourd’hui dans une situation de changement accéléré. De plus, Devereux a longtemps été influencé par le culturalisme américain dont Mead (1930) est une des représentantes. Il est le premier à avoir proposé une formali¬sation argumentée pour articuler de manière claire et précise, d'une part, les représentations de la nature de l'enfant et, d'autre part, leur manière de grandir, d’être éduqués et d’être enseignés, d'être malades et d'être soignés… Et ce, que la maladie soit somatique ou psychique car, dans les sociétés traditionnelles, le corps et la psyché sont intimement liés de même que l'individu est intimement lié à son groupe d'appartenance. 

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


Editorial de la revue L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, 2008 ; 9(2): 167-70.


Aimé Césaire et Germaine Tillion sont morts en ce printemps, à quelques jours d’intervalle. Si le vingt et unième siècle pouvait retenir le souvenir de ces deux grands hommes, ces géants, un « nègre » comme il aimait se définir et une « femme » ! Le premier est poète, la seconde est anthropologue, mais les deux sont du même bois : ils ont nourri leur œuvre de leur engagement et de leur compagnonnage auprès des hommes. 

Nous ne savons pas s’ils se connaissaient, si leurs chemins s’étaient croisés, nous croyons que non. Pourtant, ils ont chacun à leur manière creusé leur sillon, semé leurs paroles, offert leur persévérance, avec un humanisme, une foi immenses en l’homme. Car si le premier écrivait «  Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » , c’est à la seconde que l’on doit que les prisonniers français aient droit aux études. Car l’un et l’autre avaient la capacité de s’identifier au plus faible et au plus démuni, et de tout mettre en œuvre pour faire exister leur idéaux. 

Les mots d’Aimé Césaire, «  j’habite des ancêtres imaginaires »… Un été, j ’avais appris un à un, les mots de ce long poème , pour habiter un espace, une pensée libre et puissante. Car les mots de Césaire, c’est le choc de leur rencontre, avec leur mystère et leur évidence, leur multiplicité, leur jaillissement qui oblige le lecteur à les prendre, les écouter, les laisser et les reprendre encore, et encore. Les mots de Germaine Tillion sont épais aussi, « ma patrie c’est la langue », disait-elle. Elle aimait aussi les mots. Les mots qui défient, qui repoussent l’horreur , des mots précis, comme les dates. Incroyable mémoire, incroyable exigence : à chaque événement son lieu et sa date, comme pour mieux lutter contre les contrebandiers de l’histoire, les négationnistes qui osaient nier les faits terribles, ceux qu’elle avait vécus à Ravensbrück. 

L’ancrage dans l’histoire fut aussi un de leur point commun, une histoire marquée au fer rouge dans leur chaire : celle de l’esclavage, de la mémoire de la traversée de l’Océan atlantique, gigantesque cimetière d’Africains arrachés à leur terre pour le poète noir ; celle du nazisme et des camps de la mort, celui qui la mutila de la tendresse de sa mère pour l’anthropologue historienne.

La lucidité et la résistance : c’est face à la montée de la barbarie qu’Aimé Césaire, compagnon de Senghor, a proclamé la fierté de la négritude, non seulement pour magnifier ceux qui avaient été des siècles durant humiliés et niés, mais également pour refuser l’uniformité rétrécie d’une idéologie qui nous conduisit au désastre. Germaine Tillion, une des premières femmes ethnologues, élève de Mauss et de Massignon, entendit le discours de Pétain, exactement à son retour de l’Aurès le 17 juin 1940. Avec une réaction viscérale et immédiate contre l’abject : elle vomit. Sans l’ombre d’une hésitation, elle tissera les relations humaines qui formeront le fameux réseau du Musée de l’Homme. Tous deux anticolonialistes, à leur façon. Aimé Césaire choisit la départementalisation de la Martinique en 1946, choix très critiqué et pourtant seule voix possible de décolonisation pour réclamer à la France le respect de ce qu’elle prétendait défendre : les droits de l’homme et la citoyenneté… et écrivit Discours sur le colonialisme en 1950. Germaine Tillion, fut elle très affectée en 1954 par l’observation, après plus de dix ans de colonisation en Algérie, ce qu’elle appela la clochardisation. Elle défendit l’idée de la scolarisation pour tous par la mise en place en 1955 des centres sociaux… puis lutta contre la torture alors que la violence de la guerre d’indépendance éclatait. Et puis, leurs engagements qui épouseront les grandes causes du vingtième siècle : les nègres pour lui, les femmes pour elle, s’ouvrit également à tous ceux, petits et modestes, qui réclamaient une aide. Inscrits dans leur temps qu’ils ont cherché à devancer et pas à suivre, ils ont fait de la politique, de la justice, de la résistance, des idéaux d’action et de vie. 

Ce que l’on découvre aussi à travers les mots de ce qui les ont aimés et admirés, ce que l’on lit aussi sur leur visage photographié : comme une douceur, une beauté du regard qui laisse deviner l’incroyable persévérance de ne jamais se laisser aller au désespoir dans l’homme. Avec un parfait mépris des honneurs. Leur disponibilité aussi, que la revue L’autre peut se féliciter d’avoir connue, car ils ont su nous accueillir comme tous leurs autres visiteurs, connus ou pas : avec simplicité et chaleur. Je  me souviens du sentiment de familiarité et de fraternité qui m’a habité lors de l’après midi passée avec Germaine Tillion : nous avons mangé avec elle avant de parler, elle tenait à cette convivialité, à ce partage. Et à la fin de l’entretien, alors qu’il était difficile de la quitter, je me souviens aussi de ce sentiment de peine qui émanait de ce grand personnage « Que vous reste t-il comme souvenir heureux ? »… La réponse n’était pas facile. 

Ce qui frappe enfin dans les commentaires : leur posture de justice qui n’a jamais semé les graines de la haine, de la division et de la vengeance. Malgré la violence des mots, malgré l’insolence de la posture. Ils ont traversé de notre vingtième siècle, de façon tragique mais sans aveuglement. Ils se sont éteints doucement, sans doute fatigués de ce long périple. Merci.

Rédigé par Marie Rose Moro, Claire Mestre le Samedi 5 Juillet 2008


« En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme… »
El Quichotte, Cervantés, 1605


« Dans la Mondialité (…), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des «nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de terres et de visions que nous aurons forgées. »
Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, 2007


Fernando Pessoa, le grand poète portugais, dit dans son Livre de l’intranquillité combien il a besoin de temps pour aller de Lisbonne à Cascaï, un joli port tout près de Lisbonne. Alors que quelques kilomètres seulement séparent Cascaï de la capitale, il pourrait mettre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs années même pour y arriver. En effet, pour lui voyager c’est s’identifier à chacun des habitants des maisons devant lesquelles il passe, des passants qu’il rencontre et de tous ceux qu’il est susceptible de croiser. Voyager, c’est pour lui, s’identifier à tous les êtres qui partagent cet espace qui, pour le poète, constitue le voyage. C’est un exercice d’identification qui nourrit l’imagination mais aussi l’inquiétude du voyageur. C’est pourquoi, il lui faut tant de temps pour voyager, le temps pour passer d’un être à un autre, d’un lieu à un autre, d’un univers à un autre. C’est pourquoi aussi, c’est un exercice profond, épuisant, sans fin et qui peut prendre toute une vie. De cela, on tire des traces, des fragments, des envies, des possibles. Le voyage est alors, le lieu de la rencontre, des métissages, de la création.

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


"La prise en charge de la socialisation par la société ne sera complète qu'avec l'éducation des parents, en vue de la part incompressible qui leur revient dans le processus. Le soutien à la parentalité ne fait que commencer"
Gauchet


La culture de la parentalité est au sens des psychanalystes, des psychologues, des psychiatres ou neuropsychiatres mais aussi des philosophes , des enseignants, des éducateurs, des politiques aussi, le défi du vingt-et-unième siècle. C’est pourtant le plus vieux métier du monde, le plus universel, le plus complexe sans doute, peut-être même le plus impossible mais aussi le plus multiple. L’important serait-on tenter de dire c’est de trouver sa propre manière d’être parent, de transmettre le lien la tendresse, la protection de soi et des autres, la vie. La parentalité, mot étrange, que nous avons forgé dans différentes langues ces dernières années à partir du mot anglais, nous en avons fait un néologisme en français mais aussi en espagnol, en italien et sans doute dans d’autres langues aussi. Comme si nous avons pris conscience récemment, somme toute, que nous avions entre les mains un joyau précieux, que tous les parents du monde l’avaient. Nous constatons aussi que certains d’entre eux trop vulnérables ou mis dans des situations difficiles voire parfois inhumaines sont tellement occupés à mettre en œuvre des stratégies de survie dans tous les sens du terme, survie psychique ou survie matérielle qu’ils sont soit en difficulté pour transmettre soit, dans l’impossibilité de transmettre autre chose que la précarité du monde et ses complexités. C’est pourquoi il importe d’étudier les situations de migrations qui entraînent pour les parents des transformations et parfois des ruptures qui rendent plus complexes l’établissement d’une relation parents-bébés si on ne prend pas en compte cette variable « migration ». Or, les migrations font maintenant partie de toutes les sociétés modernes, multiples et métissées, elles doivent donc faire l’objet de notre souci clinique. D’autant qu’à partir du moment où on prend en compte cette variable, on transforme le risque en potentialités créatrices tant pour les enfants et leurs familles que pour les soignants comme nous allons le montrer à partir de l’expérience française d’accueil et de soins des bébés . Mieux comprendre, mieux soigner, mieux accueillir les migrants et leurs enfants en Europe, tel est l’enjeu d’une prévention et d’une clinique précoce engagée dans la société telle qu’elle est.

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


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