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Marie Rose Moro
marie rose Moro
Psychiatre, Professeur des Universités
Directrice de la maison des adolescents de Solenn, Hôpital Cochin
 

Editorial de la revue L'autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, 2008 ; 9(2): 167-70.


Aimé Césaire et Germaine Tillion sont morts en ce printemps, à quelques jours d’intervalle. Si le vingt et unième siècle pouvait retenir le souvenir de ces deux grands hommes, ces géants, un « nègre » comme il aimait se définir et une « femme » ! Le premier est poète, la seconde est anthropologue, mais les deux sont du même bois : ils ont nourri leur œuvre de leur engagement et de leur compagnonnage auprès des hommes. 

Nous ne savons pas s’ils se connaissaient, si leurs chemins s’étaient croisés, nous croyons que non. Pourtant, ils ont chacun à leur manière creusé leur sillon, semé leurs paroles, offert leur persévérance, avec un humanisme, une foi immenses en l’homme. Car si le premier écrivait «  Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » , c’est à la seconde que l’on doit que les prisonniers français aient droit aux études. Car l’un et l’autre avaient la capacité de s’identifier au plus faible et au plus démuni, et de tout mettre en œuvre pour faire exister leur idéaux. 

Les mots d’Aimé Césaire, «  j’habite des ancêtres imaginaires »… Un été, j ’avais appris un à un, les mots de ce long poème , pour habiter un espace, une pensée libre et puissante. Car les mots de Césaire, c’est le choc de leur rencontre, avec leur mystère et leur évidence, leur multiplicité, leur jaillissement qui oblige le lecteur à les prendre, les écouter, les laisser et les reprendre encore, et encore. Les mots de Germaine Tillion sont épais aussi, « ma patrie c’est la langue », disait-elle. Elle aimait aussi les mots. Les mots qui défient, qui repoussent l’horreur , des mots précis, comme les dates. Incroyable mémoire, incroyable exigence : à chaque événement son lieu et sa date, comme pour mieux lutter contre les contrebandiers de l’histoire, les négationnistes qui osaient nier les faits terribles, ceux qu’elle avait vécus à Ravensbrück. 

L’ancrage dans l’histoire fut aussi un de leur point commun, une histoire marquée au fer rouge dans leur chaire : celle de l’esclavage, de la mémoire de la traversée de l’Océan atlantique, gigantesque cimetière d’Africains arrachés à leur terre pour le poète noir ; celle du nazisme et des camps de la mort, celui qui la mutila de la tendresse de sa mère pour l’anthropologue historienne.

La lucidité et la résistance : c’est face à la montée de la barbarie qu’Aimé Césaire, compagnon de Senghor, a proclamé la fierté de la négritude, non seulement pour magnifier ceux qui avaient été des siècles durant humiliés et niés, mais également pour refuser l’uniformité rétrécie d’une idéologie qui nous conduisit au désastre. Germaine Tillion, une des premières femmes ethnologues, élève de Mauss et de Massignon, entendit le discours de Pétain, exactement à son retour de l’Aurès le 17 juin 1940. Avec une réaction viscérale et immédiate contre l’abject : elle vomit. Sans l’ombre d’une hésitation, elle tissera les relations humaines qui formeront le fameux réseau du Musée de l’Homme. Tous deux anticolonialistes, à leur façon. Aimé Césaire choisit la départementalisation de la Martinique en 1946, choix très critiqué et pourtant seule voix possible de décolonisation pour réclamer à la France le respect de ce qu’elle prétendait défendre : les droits de l’homme et la citoyenneté… et écrivit Discours sur le colonialisme en 1950. Germaine Tillion, fut elle très affectée en 1954 par l’observation, après plus de dix ans de colonisation en Algérie, ce qu’elle appela la clochardisation. Elle défendit l’idée de la scolarisation pour tous par la mise en place en 1955 des centres sociaux… puis lutta contre la torture alors que la violence de la guerre d’indépendance éclatait. Et puis, leurs engagements qui épouseront les grandes causes du vingtième siècle : les nègres pour lui, les femmes pour elle, s’ouvrit également à tous ceux, petits et modestes, qui réclamaient une aide. Inscrits dans leur temps qu’ils ont cherché à devancer et pas à suivre, ils ont fait de la politique, de la justice, de la résistance, des idéaux d’action et de vie. 

Ce que l’on découvre aussi à travers les mots de ce qui les ont aimés et admirés, ce que l’on lit aussi sur leur visage photographié : comme une douceur, une beauté du regard qui laisse deviner l’incroyable persévérance de ne jamais se laisser aller au désespoir dans l’homme. Avec un parfait mépris des honneurs. Leur disponibilité aussi, que la revue L’autre peut se féliciter d’avoir connue, car ils ont su nous accueillir comme tous leurs autres visiteurs, connus ou pas : avec simplicité et chaleur. Je  me souviens du sentiment de familiarité et de fraternité qui m’a habité lors de l’après midi passée avec Germaine Tillion : nous avons mangé avec elle avant de parler, elle tenait à cette convivialité, à ce partage. Et à la fin de l’entretien, alors qu’il était difficile de la quitter, je me souviens aussi de ce sentiment de peine qui émanait de ce grand personnage « Que vous reste t-il comme souvenir heureux ? »… La réponse n’était pas facile. 

Ce qui frappe enfin dans les commentaires : leur posture de justice qui n’a jamais semé les graines de la haine, de la division et de la vengeance. Malgré la violence des mots, malgré l’insolence de la posture. Ils ont traversé de notre vingtième siècle, de façon tragique mais sans aveuglement. Ils se sont éteints doucement, sans doute fatigués de ce long périple. Merci.

Rédigé par Marie Rose Moro, Claire Mestre le Samedi 5 Juillet 2008


« En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme… »
El Quichotte, Cervantés, 1605


« Dans la Mondialité (…), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des «nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de terres et de visions que nous aurons forgées. »
Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, 2007


Fernando Pessoa, le grand poète portugais, dit dans son Livre de l’intranquillité combien il a besoin de temps pour aller de Lisbonne à Cascaï, un joli port tout près de Lisbonne. Alors que quelques kilomètres seulement séparent Cascaï de la capitale, il pourrait mettre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs années même pour y arriver. En effet, pour lui voyager c’est s’identifier à chacun des habitants des maisons devant lesquelles il passe, des passants qu’il rencontre et de tous ceux qu’il est susceptible de croiser. Voyager, c’est pour lui, s’identifier à tous les êtres qui partagent cet espace qui, pour le poète, constitue le voyage. C’est un exercice d’identification qui nourrit l’imagination mais aussi l’inquiétude du voyageur. C’est pourquoi, il lui faut tant de temps pour voyager, le temps pour passer d’un être à un autre, d’un lieu à un autre, d’un univers à un autre. C’est pourquoi aussi, c’est un exercice profond, épuisant, sans fin et qui peut prendre toute une vie. De cela, on tire des traces, des fragments, des envies, des possibles. Le voyage est alors, le lieu de la rencontre, des métissages, de la création.

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


"La prise en charge de la socialisation par la société ne sera complète qu'avec l'éducation des parents, en vue de la part incompressible qui leur revient dans le processus. Le soutien à la parentalité ne fait que commencer"
Gauchet


La culture de la parentalité est au sens des psychanalystes, des psychologues, des psychiatres ou neuropsychiatres mais aussi des philosophes , des enseignants, des éducateurs, des politiques aussi, le défi du vingt-et-unième siècle. C’est pourtant le plus vieux métier du monde, le plus universel, le plus complexe sans doute, peut-être même le plus impossible mais aussi le plus multiple. L’important serait-on tenter de dire c’est de trouver sa propre manière d’être parent, de transmettre le lien la tendresse, la protection de soi et des autres, la vie. La parentalité, mot étrange, que nous avons forgé dans différentes langues ces dernières années à partir du mot anglais, nous en avons fait un néologisme en français mais aussi en espagnol, en italien et sans doute dans d’autres langues aussi. Comme si nous avons pris conscience récemment, somme toute, que nous avions entre les mains un joyau précieux, que tous les parents du monde l’avaient. Nous constatons aussi que certains d’entre eux trop vulnérables ou mis dans des situations difficiles voire parfois inhumaines sont tellement occupés à mettre en œuvre des stratégies de survie dans tous les sens du terme, survie psychique ou survie matérielle qu’ils sont soit en difficulté pour transmettre soit, dans l’impossibilité de transmettre autre chose que la précarité du monde et ses complexités. C’est pourquoi il importe d’étudier les situations de migrations qui entraînent pour les parents des transformations et parfois des ruptures qui rendent plus complexes l’établissement d’une relation parents-bébés si on ne prend pas en compte cette variable « migration ». Or, les migrations font maintenant partie de toutes les sociétés modernes, multiples et métissées, elles doivent donc faire l’objet de notre souci clinique. D’autant qu’à partir du moment où on prend en compte cette variable, on transforme le risque en potentialités créatrices tant pour les enfants et leurs familles que pour les soignants comme nous allons le montrer à partir de l’expérience française d’accueil et de soins des bébés . Mieux comprendre, mieux soigner, mieux accueillir les migrants et leurs enfants en Europe, tel est l’enjeu d’une prévention et d’une clinique précoce engagée dans la société telle qu’elle est.

Rédigé par Marie Rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


La culture de la parentalité est au sens des psychanalystes, des psychologues, des psychiatres ou neuropsychiatres mais aussi des philosophes, des enseignants, des éducateurs, des politiques aussi, le défi du vingt-et-unième siècle. C’est pourtant le plus vieux métier du monde, le plus universel, le plus complexe sans doute, peut-être même le plus impossible mais aussi le plus multiple. L’important serait-on tenter de dire c’est de trouver sa propre manière d’être parent, de transmettre le lien la tendresse, la protection de soi et des autres, la vie. La parentalité, mot étrange, que nous avons forgé dans différentes langues ces dernières années à partir du mot anglais, nous en avons fait un néologisme en français mais aussi en espagnol, en italien et sans doute dans d’autres langues aussi. Comme si nous avons pris conscience récemment, somme toute, que nous avions entre les mains un joyau précieux, que tous les parents du monde l’avaient. Nous constatons aussi que certains d’entre eux trop vulnérables ou mis dans des situations difficiles voire parfois inhumaines sont tellement occupés à mettre en œuvre des stratégies de survie dans tous les sens du terme, survie psychique ou survie matérielle qu’ils sont soit en difficulté pour transmettre soit, dans l’impossibilité de transmettre autre chose que la précarité du monde et ses complexités. C’est pourquoi il importe d’étudier les situations de migrations qui entraînent pour les parents des transformations et parfois des ruptures qui rendent plus complexes l’établissement d’une relation parents-bébés si on ne prend pas en compte cette variable « migration ». Or, les migrations font maintenant partie de toutes les sociétés modernes, multiples et métissées, elles doivent donc faire l’objet de notre souci clinique. D’autant qu’à partir du moment où on prend en compte cette variable, on transforme le risque en potentialités créatrices tant pour les enfants et leurs familles que pour les soignants comme nous allons le montrer à partir de l’expérience française d’accueil et de soins des bébés . Mieux comprendre, mieux soigner, mieux accueillir les migrants et leurs enfants en Europe, tel est l’enjeu d’une prévention et d’une clinique précoce engagée dans la société telle qu’elle est. Une pratique qui accepte de prendre des risques, de remettre en cause nos certitudes et nos manières de faire.


Les ingrédients de la parentalité

On ne naît pas parents, on le devient... La parentalité cela se fabrique avec des ingrédients complexes. Certains sont collectifs, ils appartiennent à la société toute entière, changent avec le temps, ceux-là sont historiques, juridiques, sociaux et culturels. D'autres sont plus intimes, privés, conscients ou inconscients, ils appartiennent à chacun des deux parents en tant que personne et en tant que futur parent, au couple, à la propre histoire familiale du père et de la mère. Ici se joue ce qui est transmis et ce que l'on cache, les traumas infantiles et la manière dont chacun les a colmatés. Et puis, il est une autre série de facteurs qui appartiennent à l'enfant lui-même qui transforme ses géniteurs en parents. Certains bébés sont plus doués que d'autres, certains naissent dans des conditions qui leur facilitent cette tâche, d'autres par leurs conditions de naissance (prématurité, souffrance néonatale, handicap physique ou psychique...) doivent vaincre bien des obstacles et déployer des stratégies multiples et souvent coûteuses pour entrer en relation avec l'adulte sidéré. Le bébé, on le sait depuis les travaux de Cramer, Lebovici, Stern et bien d'autres, est un partenaire actif de l'interaction parents-enfants et par-là même de la construction de la parentalité. Il contribue à l'émergence du maternel et du paternel dans les adultes qui l'entourent, le portent, le nourrissent, lui procurent du plaisir dans un échange d'actes et d'affects qui caractérise les tous premiers moments de la vie de l'enfant.

Il y a mille et une façons d'être père et d'être mère comme le montrent les travaux nombreux des sociologues et des anthropologues . Toute la difficulté réside donc dans le fait de laisser de la place pour qu'émergent ces potentialités et que nous nous abstenions de tout jugement sur « la meilleure façon d'être père ou d'être mère ». Mais c'est un travail ardu, car la tendance naturelle de tout professionnel est de penser qu'il sait mieux que les parents comment être avec l'enfant, quels sont ses besoins, ses attentes... Notre rôle devient alors non pas de dire comment il faut être, ou même comme il faut faire, mais de permettre que les capacités émergent chez les parents et que nous les soutenions. Des éléments sociaux et culturels participent donc à la fabrication de la fonction parentale. Les éléments culturels ont une fonction préventive en permettant d’anticiper le comment devenir parent et si besoin, de donner un sens aux avatars quotidiens de la relation parents-enfant, de prévenir l'installation d'une souffrance. 

Les éléments culturels se mêlent et s’imbriquent avec les éléments individuels et familiaux de manière profonde et précoce. Même lorsqu'on croyait l'avoir oubliée, la grossesse, par son caractère initiatique, nous remet en mémoire nos appartenances mythiques, culturelles, fantasmatiques. Comment nous protéger en exil ? Comment avoir de beaux enfants  ? Là, il ne faut pas annoncer sa grossesse, ailleurs, il faut éviter de manger certains poissons ou des tubercules qui ramollissent à la cuisson. Ailleurs encore, il ne faut pas que le mari mange certains types de viande pendant que sa femme est enceinte... Plus loin, il faut garder ses rêves, les interpréter et respecter les demandes qui sont faites dans le rêve car c'est l'enfant qui parle... Ces éléments de l'ordre du privé dans l'exil (ils ne sont pas partagés par la société) vont parfois s'opposer aux logiques extérieures médicales, psychologiques, sociales et culturelles. Puis vient le moment de l'accouchement, moment technique et public - on accouche à l'hôpital sans les siens. Là encore, il y a mille et une façons d'accoucher, d'accueillir l'enfant, de lui présenter le monde puis de penser son altérité, parfois même sa souffrance. Tous ces « petits riens » réactivés en situation de crise, ravivent des représentations parfois dormantes ou que l'on croyait dépassées.

Au nom d'une universalité vide et d'une éthique réductionniste, nous n'intégrons pas ces logiques complexes, qu'elles soient sociales ou culturelles dans nos dispositifs de prévention de soins et dans nos théorisations. Nous nous interrogeons rarement sur la dimension culturelle de la parentalité mais surtout, nous ne considérons pas que ces manières de penser et de faire sont utiles pour établir une alliance, comprendre, prévenir, soigner. Nous estimons sans doute que la technique est nue, sans impact culturel et qu’il suffit d’appliquer un protocole pour que l’acte soit correctement accompli.

Pourtant, et plusieurs expériences cliniques le montrent , ces représentations partagées sont d’une efficacité certaine. D'un point de vue théorique, elles renouvellent nos manières de penser, nous obligent à nous décentrer, à complexifier nos modèles et à nous départir de nos jugements hâtifs. Penser cette altérité, c'est permettre à ces femmes de vivre les étapes de la grossesse et de la parentalité de manière non traumatique et de se familiariser avec d'autres pensées, d'autres techniques... Car la migration entraîne avec elle cette nécessité du changement. Ignorer cette altérité, c'est non seulement se priver de l'aspect créatif de la rencontre, c'est aussi prendre le risque que ces femmes ne s'inscrivent pas dans nos systèmes de prévention et de soins, c'est aussi les contraindre à une solitude de pensée et de vie - pour penser, nous avons besoin de co-construire ensemble, d’échanger, de confronter nos perceptions à celles de l’autre. Si cela n’est pas possible, la pensée ne s’appuie alors que sur elle-même et ses propres ressentis. Cette non-confrontation peut aussi conduire à une rigidification, à un repli psychique et identitaire. C’est l’échange avec l’autre qui me modifie. 

Rédigé par marie rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


Chacun de nous refuse d’être l’autre.
HJ Blackham


La réflexion est un phénomène diasporique. Ces mots de Jean-Paul Sartre permettent d’introduire la question de l’identité d’une manière nouvelle et en s’opposant radicalement aux pensées réactionnaires qui s’habillent de l’apparence de la modernité ou de l’authenticité. Non l’identité n’est ni biologique, ni génétique, ni donnée et innée, c’est une construction culturelle. Ce n’est pas non plus une donnée sociale, c’est un récit que l’on fait, que l’on se fait, non pas à la troisième personne mais comme insiste Jean-Marie Schaeffer dans La fin de l’exception humaine, à la première personne (2007) : Je suis une femme, ma famille dit avoir un berceau en vieille Castille, mon père est un éternel voyageur insatisfait ce qui l’a poussé maintes fois sur les routes de l’exil, ma mère est une éternelle optimiste qui s’enracine dans n’importe quelle utopie pour peu qu’il y ait du lien et moi j’essaie d’agir pour fabriquer de nouvelles utopies qui tentent de réconcilier le mouvement et le lien. Tel est le récit que je fais cette nuit pour dire qui je suis, pourquoi je parle de la place où je suis et ce que je cherche à imposer comme nouvelle forme. Et mon identité telle qu’elle s’actualise tient compte de données issues tant du champ de la philosophie, de la psychologie, de l’histoire, de la sociologie, de la politique… L’identité est plus un processus qu’un état, plus un récit et une interprétation qu’une donnée naturelle. C‘est une conscience réflexive de moi-même en tant que sujet, en tant que subjectivité et en tant que partie d’un tout, un je qui participe à un nous. Le tu et le il(s) n’étant pas suffisant pour me définir, le tu et le il(s) pouvant être dépréciatifs et me transformer en chose ou en ce que je ne veux pas être (Schaeffer, 2007) alors que le je et le nous sont des constructions choisies ou que construites par moi mais assumées même si elles se modifient au cours du temps et pour les enfants au cours de leur développement. Les ingrédients de l’identité appartiennent à des temps différents, parfois à des savoirs différents, à des niveaux de consciences différents, certains sont conscients, d’autres implicites voire inconscients mais c’est l’ensemble diasporique qui me donne le sentiment d’unité et de singularité, qui me donne l’idée d’un noyau, d’un centre et d’une possibilité d’échanges.  

Car l’identité est d’abord et avant tout un être-dans-le-monde, un risque avant tout qu’il faut courir, comme l’écrivait dans ce journal Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, une manière d’accepter de se dire et de se reconnaître. Une manière d’être parmi les autres. 

Ainsi, Grâce qui vient nous consulter à la Maison des adolescents d’Avicenne à la suite de nombreuses altercations entre elle et ses amies ou avec ses professeurs. Grâce est une élève douée en français, elle prépare cette année son bac français. Pourtant, elle s’est déjà fait renvoyer de plusieurs collèges et lycées pour des actes violents dont ni elle ni ceux qui l’entourent n’arrivent à comprendre le sens. Pourquoi brutalement Grâce perd le contrôle d’elle-même, se métamorphose, n’arrive plus à utiliser les mots que par ailleurs elle aime tant et elle valorise au point de paraître un peu précieuse aux yeux de ses amies et en vient aux mains. On essaie de reconstituer avec elle la dernière altercation entre une de ses camarades, blanche, et elle qui est noire, ses parents sont Peuls du Mali : Grâce racontait que sa mère ne veut pas qu’elle reste avec ses camarades à la sortie des cours, elle exige d’elle qu’elle rentre à la maison avant 18 heures tous les soirs. Sa camarade lui dit alors comme pour la soutenir : « Ta mère est archaïque… » ; ces mots déclenchent la fureur de Grâce qui la traite de raciste et lui donne un coup avec une telle fureur qu’elle se retrouve aux urgences de l’hôpital. Ce mot contient pour Grâce une exclusion, une généralisation, une assignation identitaire irrecevable d’autant qu’elle s’applique à sa mère, au nous, au lien entre sa mère et elle mais aussi entre sa camarade et elle. Le tu et le vous contenus dans ce mot archaïque devient alors tellement excluant qu’il ne permet plus de lien, plus d’échange et que le noyau même de Grâce est menacé. C’est moi qui suis « archaïque » et pas seulement ma mère à tes yeux. 

La notion d’identité c’est aussi l’utopie des commencements, l’amour des commencements qui permet les mouvements, qui autorise des destins. Utopie au sens de libérer des désirs, désenclaver des imaginations dans le cadre d’un nous qui sert de base, de berceau, de bague de fiançailles que l’on peut revendre si besoin ou garder dans une coffre en gage d’appartenances ou que l’on pourra transmettre quand l’angoisse du lendemain nous habitera. 

L’identité ce sont des ingrédients multiples et transmis, des ingrédients de culture et de civilisation, Les belles choses que porte le ciel, titre du dernier livre de Dinaw Mengestu, restent de notre responsabilité dans ce vingt et unième siècle déjà bien engagé et l’expertise transculturelle est à ranger dans cette catégorie n’en déplaise à ceux qui voudraient nous y faire renoncer.  

Continuons à penser et à agir de manière diasporique…

Rédigé par marie rose Moro le Samedi 5 Juillet 2008


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