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Violence et réciprocité dans les relations entre migrants et bénévoles en Italie



Caractérisés par l’extraterritorialité, l’exception et l’exclusion (Agier 2013b), les espaces d’accueil pour les demandeurs d’asile échappent à la notion d’hospitalité et résultent plutôt des dispositifs d’ordre, dans lesquels le migrant est le bénéficiaire passif d’un panier de mesures d’aide extrêmement inappropriées et les relations sont dominées par des formes de “violence structurelle” (Galtung 1969), ainsi que “symbolique” (Bourdieu 1980). Cette violence parle de l’asymétrie entre pays d’accueil et pays d’origine et elle influence la construction identitaire de l’individu (Hermans 2003). De plus, aujourd’hui en Italie au moins 10 000 demandeurs d’asile et réfugiés vivent hors du système d’accueil, sans aucune assistance institutionnelle et avec un accès insuffisant aux soins médicaux (Medici Senza Frontiere 2016). Pour cela, des organisations de la société civile naissent pour la prise en charge de ceux que le système officiel d’accueil laisse aux marges. Elles se disent en faveur d’un accueil plus respectueux des identités des migrants, fait « par le bas ». Néanmoins, est-il toujours dit que ces organisations se fondent sur une relation d’équilibre entre les migrants et les bénévoles comme elles disent de faire ?
 

L’identité est un processus dynamique et à renouveler constamment dans la relation à l’autre (Moro & al. 2006). Dans le cas de la migration, se joue de manière très forte la tension entre « mêmeté » et « ipseité », entre ce qu’on est parce que similaires et identiques aux autres et ce qui nous appartient à nous (Ricœur 1990). C’est le « métissage », à savoir la condition du migrant dont « le voyage a conduit dans un autre monde qui aura une action sur lui comme lui d’ailleurs aura une action sur ce monde » (Moro 2006). L’ « hybride culturel qui vit à la frontière de deux modèles différents de vie » est la condition de plus en plus « ordinaire » dans le monde cosmopolite (Agier 2013a : 91). Les autres occupent alors une place centrale dans le récit qu’on fait de sa propre vie et reconnaître l’identité de l’autre est donc une condition nécessaire à la construction de l’identité propre (Moro & al. 2006). Il concerne soit le migrant soit le clinicien-chercheur qui s’approche à la migration : il doit se comprendre lui-même comme homme inscrit dans une profession, une théorie, une société, une culture (Moro 1992 : 77) ; c’est analysant son « contre-transfert culturel », qu’il donne valeur à son histoire personnelle, mais aussi à l’histoire de la société à laquelle il appartient, à la politique, aux rapports de force, à la force des préjugés (Moro 2011 : 119).

Par une observation participante de sept mois à l’intérieur de Ospiti in Arrivo, une association engagée dans l’accueil par le bas des demandeurs d’asile dans le nord-est italien, nous avons eu la possibilité de réfléchir sur la relation d’aide entre les migrants et les bénévoles. Nous avons pris en considération les équilibres et déséquilibres entre les sujets, à partir de la relation de pouvoir entre les deux. L’un qui quitte son Pays doit se confronter avec la désillusion du vécu dans le Pays d’accueil ; l’autre, qui représente le Pays d’arrivée se trouve à le critiquer sans pour autant en être complètement dehors. Nous avons aussi observé que les temps de la rencontre et de la relation influencent aussi les liens sociaux, ainsi que les attentes des uns et des autres. Pourtant, il s’avère que quand ces types de constats restent inconscients, ils influencent de manière très forte la qualité de la relation d’aide. Par exemple, il existe des différences dans la relation avec les nouveaux arrivants et avec ceux qui sont arrivés depuis longtemps et elles relèvent des besoins et des expectatives réciproques.

Alors, des questions et des occasions de réflexion surgissent : est-ce que cette organisation, se proposant comme une organisation d’accueil alternative au dispositif officiel et opérant par le bas, résulte effectivement à l’abri de logiques de relation parfois violentes et ethnocentrées ? Comment le déséquilibre de pouvoir entre migrant et bénévole évolue dans les temps ? Quelle est la place du contre-transfert culturel dans ce type de relations ? En poussant encore plus loin le regard, il nous semble que parmi les désirs et les besoins inconscients du bénévole repose une des réponses à ces questions, qui porte nécessairement à s’interroger sur le sens de l’alliance symbolique avec le migrant ainsi que sur les effets de la rencontre entre migrants et bénévoles dans les sociétés d’accueil.
Francesca CARBONE

Bibliographie

Agier M. La condition cosmopolite. Paris : La Découverte ; 2013a.
Agier M. Campement urbain. Du refuge nait le ghetto. Paris: Éd. Payot ; 2013b.
Bourdieu P. Le sens pratique. Paris : Édition de Minuit ; 1980.
Devereux G. De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement. Paris : Flammarion ; 1980.
Galtung J. Violence, peace and peace research, Journal of Peace Research 1969, 6 (3) : 167-191.
Hermans HJM. The construction and reconstruction of a dialogical self, Journal of Constructivist Psychology 2003, 16 : 89 – 130.
Medici Senza Frontiere [MSF]. Fuori campo. Richiedenti asilo e rifugiati in Italia: insediamenti informali e marginalità sociale, www.msf.it, consulté le 29/04/2016.
Moro MR. Principes théoriques et méthodologiques de l’ethnopsychiatrie : l’exemple du travail avec les enfants de migrants et leurs familles, Santé mentale au Québec 1992, 17 (2) : 71-98.
Moro MR. Bases de la clinique transculturelle. In: Moro MR, De La Noe Q, Mouchenik Y, editors. Manuel de psychiatrie transculturelle. Grenoble : La Pensée Sauvage ; 2006.
Moro MR. Psychothérapie transculturelle de l’enfant et de l’adolescent. Paris : Dunod ; 2011.
Ricœur P. Soi même comme un autre. Paris : Seuil ; 1990.



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