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Se laisser affecter, Marie Rose Moro


"Le plus court chemin de moi à moi, c’est l’autre"

Paul Ricœur


Les sentiments, l’amour. Pourquoi chercher à les comprendre et à les analyser en tant qu’objets cliniques, anthropologiques, historiques. Pourquoi ne pas les laisser là où ils sont le plus souvent c’est-à-dire dans la vie de tous les jours et dans les livres, les poèmes, l’art. Que sais-je ? On peut répondre en paraphrasant Jean Jamin (1996) dans l’introduction à Miroir de L’Afrique de Michel Leiris à propos de l’art "Que sont les sciences humaines et les sciences cliniques si elles sont à ce point distantes de la vie." Soyons sérieux, parlons donc d’amour du point de vue de la revue L’autre c'est-à-dire d’un point de vue transculturel, ne nous laissons pas intimider par la gravité du sujet et la rareté des travaux. Pensons la pulsion de vie, l’éros et cherchons la sous la destructivité et la répétition mortifère, sous les oripeaux du narcissisme monstrueux à force de vouloir être prouvé, démontré, assumé comme dans certaines guerres récentes. Car, c’est sans doute une caractéristique de l’humain de se laisser aller au négatif. Mais une caractéristique de l’humain aussi heureusement, des guérisseurs de tous crins, des bâtisseurs, des utopistes… de chercher sous cette destructivité le ferment qui permettra de transformer la violence, la négativité, en envie de reconstruction, en curiosité. Dans ce sens, cette pulsion de vie qui me mène vers l’autre, vers la découverte de l’ailleurs, ce pourrait être une définition de l’amour, celle de Flaubert : "la curiosité" (Laurens 2003 : 22). Cette curiosité d’ouverture et de rencontre qui fait la recherche de liens, malgré tout.


L'amour c'est des mots

L’attachement mère-bébé pourrait en être d’ailleurs un des paradigmes : dépendant de la mère, le bébé va progressivement à partir d’une base sûre, investir le monde "à petite dose" selon la belle expression de Winnicott. C’est dans cette première expérience que s’enracine de manière archaïque la tendresse ou le courant tendre comme le nommait Freud. Avoir été aimé, pour être capable d’aimer et être aimable ; les romanciers le disent parfois mieux que les cliniciens. Enrichir les points de vue, introduire des écarts, questionner l’évidence du quotidien à partir des avatars et des douleurs parfois simples bleus de l’âme et d’autres fois, véritables schismes existentiels. Et pourtant là encore, même douleurs, ces situations nous rapprochent de l’humain et de ses sentiments.    
On pourrait alors se poser la question : "L’amour, c’est des mots" (Laurens 2003 : 139). Des mots reliés à des sentiments peut être, mais des mots, un récit, avec sa cohérence et son incohérence, avec sa tonalité affective et sensible, ses résonances poétiques, sans prétendre en dévoiler les fondements comme le dit élégamment Aliette Armel (1996) à propos de la vérité sur soi qui résiste à être proclamée, sur ce savoir se taire aussi bien dans l’écriture que dans la vie. En effet, en amour comme en psychanalyse, le chemin de l’affect croise celui du mot, des mots. Les mots, comme le désir, précèdent l’expérience et la prolongent voire la font exister. Mots et expériences sont multiples et diversifiés comme le montre le numéro de L’autreque nous fêtons tout particulièrement aujourd’hui ; figures plurielles de l’amour comme fragments de l’humain et de l’altérité. On cherche dans les différentes approches de l’amour ce qui est singulier, on trouve ce qui est commun. On cherche soi, soi à travers l’autre, on trouve l’autre à travers soi. Le propre de l’altérité assumée, objet premier de notre revue.  
L’amour puise dans cette terra incognita que La Rochefoucault qualifiait d’«obscurité épaisse qui le cache à lui-même » et Freud d’inconscient. Mais Nietzsche et Spinoza aussi avaient souligné cette obscurité qui nous habite et nous met en mouvement. Nul doute alors que cette expérience aux milles visages ait nourri les représentations, les pratiques et même les défenses culturelles et vice-versa, sans doute. La liberté à l’occidentale serait-elle la condition de l’amour "individuel" tel qu’il est célébré dans toute la littérature occidentale mais aussi la poésie qu’elle soit arabe ou indienne pour ne citer que celle-là ? La réponse est sans doute complexe si on en croit l’exploration de ce thème dans le monde indien comme le fait avec tendresse mais sans concession Chitra Baneyee Divakaruni dans une série de nouvelles "Mariage arrangé" ou dans le numéro de L’autre "Educations sentimentales"  les anthropologues pour l’Afrique et les cliniciens pour ici, la question doit être posée directement.  

Femmes tourneboulées

Au mot "amour" comme le montre Chitra Banerjee Divakaruni (ibid.), une mère indienne respectueuse des traditions ne donne pas la même signification qu’un jeune amant américain. Comment concilier la puissance d’un sentiment avec les codes sociaux qui tentent de le réglementer ou de le contenir ? S’agit-il d’un sentiment au singulier ou plutôt de sentiments au pluriel tellement l’intime et le collectif se rejoignent pour façonner les sentiments, les êtres et les choses ressenties ? A cette question, chacune des onze histoires du livremariage arrangé propose une réponse singulière, véritable alchimie entre des données intimes profondément intrapsychiques et des données familiales et sociales repassées par le tamis psychologique. C’est donc la question de la construction de la subjectivité à un moment donné, dans une situation donnée. Etre heureux et fidèle à ce qu’on est, à ce qu’on croit tels sont les termes de la question telle que la pose une héroïne de Chitra Baneyee Divakaruni. Et la plus moderne n’est pas toujours celle que l’on croit tant la construction joyeuse ou douloureuse d’un bonheur à la première personne passe par des négociations subtiles avec son histoire et la position transgressive qu’on prendra ou pas à un moment donné. Assumer désir individuel et norme collective, tel serait l’objectif de ses héroïnes indiennes vivant à Bombay ou à New York ; femmes et mères plus vraies que nature tant elles ressemblent à celles de nos consultations, de nos rencontres, de nos voyages qu’ils soient dans l’espace, dans le temps et même parfois, dans l’imaginaire. Quelle est la signification du mot amour là-bas en Inde où dans la famille où je suis née, on me prépare depuis ma petite enfance à être choisie ; "si je suis choisie, je partirai en Amérique" dit une des héroïnes de Chitra Baneyee Divakaruni. En effet, plusieurs jeunes filles vont être réunies à l’initiative des "grandes femmes" pour qu’un garçon choisisse une fille : se laisser choisir sans chercher à séduire ou faire parvenir des indices qui attireront l’attention du jeune homme lorsqu’il posera les yeux sur vous et que vous emprisonnerez son regard. Là-bas donc, dans ce mariage arrangé subi ou agi, et là-bas encore mais ailleurs aux USA quand vous deviendrez un ABCD et que vous douterez et que vous chercherez, des repères même fragiles et mouvants pour sortir de la confusion des sens  – ABCD pour American Born Confused Desi : Desi est un mot hindi signifiant "indigène". L’ensemble pourrait se traduire par "Indienne tourneboulée née en Amérique". Désir, ambivalence, filiation, affiliation, inscription dans la transmission tels pourraient être certains de ces repères. 

Cette recherche des personnages tant de fiction que de réalité (celles de nos terrains, de nos consultations, de nos vies) ne peut que nous rapprocher de la nature même de l’amour énigmatique et dérangeante. Non pas dépouiller l’émotion de ses représentations culturelles et de ses codes sociaux pour accéder à l’expérience universelle comme on le propose souvent mais plutôt aller au plus loin du singulier pour accéder aux paramètres de l’émotion, porte d’entrée dans l’échange et l’universalité psychique.

Depuis que je fais voyager l’idée de ce colloque, j’ai pu me rendre compte que chaque fois que j’évoque l’idée, on me parle de livres, mais de livres très différents. On me parle aussi d’une grande solitude parfois même d’une souffrance du fait de cette solitude. Je me souviens quant à moi de Don Quichotte et de sa Dulcinée, véritable roman d’apprentissage sentimental même si Don Quichotte se bat autant contre des moulins à vent imaginaires que contre des ombres internes ; mais on m’a parlé aussi de Nous deux, un magazine sans doute désuet mais qui par ses romans photos a accompagné en particulier des jeunes filles des années 60 et 70 ; de nouvelles volées dans le Journal Ouest France qui traînait sur la table familiale ; de bandes dessinées, de Flaubert bien sûr et de tant d’autres pour ne pas parler de quelques figures occidentales. Nous en évoquerons d’autres au cours de ces journées chemin faisant, citons simplement pour mémoire le cinéma indien et ses protagonistes, les chansons égyptiennes, la mythologie indienne, les préceptes bouddhistes, les milles et une nuits du Moyen Orient…  


Transgression/solitude/absence

Donc rencontres et figures souvent rencontrées dans la transgressionce qui est bon signe mais parfois ce qui est plus fréquent dans mon expérience clinique, dans la solitude inquiétante et mortifère. La migration augmente encore cette solitude et ce doute et confronte l’adolescent tout autant que l’adolescente à une redéfinition voire une création du féminin /masculin, du même et de l’autre, de l’ici et maintenant et du hier, du parental et du devenir. Autant de questions à redéfinir ensemble, dans un lien à l’autre signifiant mais inquiétant, si on en croit les difficultés à être filles, à être femmes en banlieues  "Ni Putes, ni soumises" crient-elles avec force et on les comprend ! Les migrations et les métissages ne doivent pas être le prétexte à des rigidifications et des retours vers hier. 

Nouvelles relations amoureuses, nouveaux adolescents, nouveaux couples, nouvelles familles, nouvelles formes de traitements aussi : de l’amour à l’amour de transfert il n’y a qu’un pas, mais un vrai pas ! Toutes ces formes nouvelles seront explorées dans ce colloque. J’ai beaucoup employé le mot nouveau, raison supplémentaire pour aller voir ailleurs et avant car il s’agit plutôt de recréation que de création de novo ou ex nihilo.

Amour et changements des statuts hommes femmes, amour et exil, amour et transgression disions-nous, amour et recréation mais aussi amour et expression de l’amour. Mais comment dire le métissage ? Ressentir, exprimer, transmettre… "Vous les prononcez tout haut pendant des jours devant le miroir de la salle de bain, les mots avec lesquels vous allez annoncer à votre mère que vous vivez avec un homme. Parfois ce sont les mots de la confession et du repentir. Parfois des mots de révolte et de rage. A d’autres moments, ils se fondent en un son unique, tel un soupir" (Diva karuni 2001 : 69). 

Se laisser affecter au-delà du sentiment amoureux, pour penser autrement et dans le lien à l’autre. On pourra s’interroger et on ne manquera pas de le faire dans ce colloque, sur pourquoi les sentiments sont tellement absents des sciences humaines et même de celles de la clinique. Il y a pourtant de grands prédécesseurs comme en France, Andras Zempléni ou Jeanne Favret-Saada : au nom de la science, au nom d’une épistémologie objectivante, le sentiment, sa construction, son expression, ses avatars sont presque absents de notre paysage, il importe à travers le sentiment amoureux de nous interroger sur nos difficultés à le penser. La revue L’autre à travers ce thème commence ce travail, l’exploration continuera avec d’autres sentiments (par exemple celui de la colère, pourquoi est-il absent, pourquoi l’expression de la colère serait presque du registre du pathologique comme le soulignait récemment Cécile Rousseau mais, il s’agit d’une autre histoire, d’un autre thème de revue, d’un autre colloque). Revenons donc au sentiment amoureux. Serait-il dangereux, serait-ce pour l’éviter que nos sciences s’éloignent tant de la vie, de la vraie vie.

Apprenons comme dirait C. Laurens "à parler couramment l’amour" et, ce, dans plusieurs langues.


Présentation du Colloque : diversité et métissages

L’esprit de cette revue qui a maintenant plus de trois ans, qui l’eut cru, devait fatalement l’emmener dans une telle aventure. Cette revue transculturelle, la seule active actuellement dans ce champ en France, explore dans la diversité et de manière complémentariste c'est-à-dire sans réduire une approche à l’autre pour pertinente qu’elle soit, la question de l’altérité à partir de la clinique. Partant des situations de terrain que ce soit celle de la clinique, de la psychanalyse plus particulièrement parfois, des terrains humanitaires, de l’école, de la justice que sais-je, elle va chercher des éléments de compréhension, de complexification mais aussi d’action dans des approches proches comme celles de l’anthropologie, sa sœur de lait, l’histoire, la linguistique, les arts, la philosophie, le droit et bien sûr d’autres disciplines en fonction des moments et des rencontres.

Quel est le statut du sentiment amoureux ou plutôt, comme je le proposais tout à l’heure, des expressions amoureuses ? Quels points de vue permettent de décrire et de comprendre au plus près les logiques sentimentales dans la vie, dans les rêves, dans les livres, dans les films dans la cure psychanalytique aussi. Penser les sentiments amoureux et ses cadres initie une dialectique sujet social/sujet du désir. Dialectique conflictuelle, violente qui génère confusions, mutilations physiques ou psychologiques, frustrations, révoltes, troubles. Tout cela a un impact sur le développement du sujet, sa psychopathologie et ses capacités à se construire et à se poser comme un être désirant. Qu’en est-il tout simplement du sentiment amoureux si peu étudié, oublié, évité peut-être… et pourtant à la fois si précieux et si commun. Ce colloque, les textes du numéro de la revue et ceux qui sortiront sur le site de la revue après le colloque explorent la construction de ce sentiment amoureux et de ses avatars d’un point de vue psychanalytique, anthropologique, artistique, historique, social et culturel.   
 
Merci à tous, la revue L’autre et son génial éditeur La Pensée sauvage incarné par Allan Geoffroy, merci à l’Ecole d’Art d’Aix, à l’Université Paris 13, à l’Hôpital Avicenne et à l’Association Internationale d’Ethnopsychanalyse, association créée pour faciliter les échanges et les idées nouvelles dans le champ transculturel.

Merci à tous et ouvrons le colloque. 


Bibliographie

Armel A. L’écriture et la vie dans les stratégies de l’aveu chez Marguerite Duras et Michel Leiris. Gradhiva 1996 ; (20) : 43-50.

Benabou M. Ecrire sur Tamara. Paris : P.U.F. ; 2002.

Laurens C. L’amour, roman. Paris : P.O.L. ; 2003.

Divakaruni CB. Mariage arrangé. Paris : Philippe Picquier ; 2001.

Moro M.R. Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France. Paris : La Découverte ; 2003 (republié en poche en 2004).

Jamin J. Introduction à Miroir de l’Afrique. In : Leiris L., Miroir de l’Afrique. Paris : Gallimard ; 1996. p. 47.

Zempléni A. Savoir taire. Du secret et de l’intrusion ethnologique dans la vie des autres. Gradhiva 1996 ; (20) : 23-42.


Pour citer cet article et références

Marie Rose Moro, "Se laisser affecter", Intervention dans le cadre du Colloque de la Revue L'autre "Educations sentimentales", 2003, Association Internationale d'EthnoPsychanalyse, http://www.transculturel.eu/Se-laisser-affecter-Marie-Rose-Moro_a238.html .
Se laisser affecter, Marie Rose Moro







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