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Nos enfants demain



Marie Rose Moro
(Odile Jacob, Paris, 2010)

"Je voudrais vous parler d'eux, de ces migrants et de leurs enfants, vous rapporter leur poésie, leurs rêves mais aussi leurs difficultés, leurs raideurs et leurs tentatives pour se transformer et s'adapter. Je voudrais vous parler deux parce qu'ils sont sources de vie et de connaissances pour nous tous. Demain plus encore qu'aujourdhui, tous les enfants, tous nos enfants auront à grandir et à se construire dans un monde qui bouge. Tous seront confrontés à la diversité des langues et à la pluralité des cultures. Tous seront des enfants nomades et des enfants métis." Marie-Rose MORO


Lecture de Claire Mestre

Marie Rose Moro récidive en écriture chez Odile Jacob avec un titre qui sonne comme un programme. « Pour une société multiculturelle » résonne en effet de façon particulière à un moment où la France débat de son identité nationale. La société multiculturelle serait elle un idéal ? Oui, sans aucun doute ; ce serait le projet de Marie Rose Moro dont les composantes sont issues des consultations transculturelles. Passer de la clinique, celle des enfants de migrants et d’autres, au politique, dans le sens de « vivre ensemble », voilà le pari de ce livre.
Partir, migrer est certes un acte complexe et compliqué, mais nous ne pouvons désormais plus le penser sans tenir compte de l’accueil que nous faisons aux immigrants, sans interroger le regard que nous portons sur eux. L’issue de l’acte migratoire va en effet dépendre de cette
donnée là. En retour, les migrants vont modifier notre société : la plupart du temps, cette potentielle influence est crainte, et la différence est plutôt brandie comme une peur, un obstacle, plutôt que comme une transformation positive. Marie Rose Moro défend la diversité
de notre société, modifiée par les différentes migrations, par le biais de la langue. C’est là l’apport essentiel de ses derniers travaux et le sujet n’est pas fréquemment abordé de la sorte.
Les défenseurs du bilinguisme, c'est-à-dire de la maîtrise du français en plus de sa langue maternelle, se trouvent plutôt parmi certains linguistes et des écrivains militants comme les écrivains créoles. Elle revisite sa clinique, une clinique familière pour ceux qui la lisent, mais
en explorant notamment ce que recèle la langue. 
La langue des mères migrantes qui bercent leur enfant, est bien plus qu’une musique, elle accompagne et transmet toute une culture, une façon de porter et de concevoir une personne. Pour ceux qui en douterait encore, l’auteure insiste : « la question de la langue initiale,
première ou maternelle, est cruciale en ce qu’elle participe à la construction de la sécurité de l’individu et à l’émergence de sa capacité à construire des liens qui renforcent son identité et ne le menacent pas. De cette sécurité … dépendra la qualité de l’apprentissage de la langue seconde » (p.73). Mais l’acquisition de cette sécurité peut être menacée en exil, du fait d’une problématique propre à la migration, la fragilisation de la transmission, mais aussi du fait de l’accueil plus ou moins attentif de notre société à la traversée des mondes.
Comment l’école ouvre t elle ses portes aux langues des autres ? L’exclusion est le fait de paroles maladroites et ignorantes du passage que doivent effectuer les enfants de migrants, du monde familial à l’extérieur. La conquête du monde extérieur est semée d’embûches et les
plus fragiles se fracassent sur des obstacles dont la discrimination. La distorsion des apprentissages et les abîmes langagiers ne peuvent pas totalement se comprendre sans appréhender ce contexte. Des études de la commission européenne démontrant que les
performances des élèves immigrés sont moindres que celles des autochtones confirment l’observation clinique : les enfants de migrants ont une vulnérabilité propre et la société est incapable de tenir compte de leur potentialité. La question se pose alors de savoir comment passer d’une école « ethnique » (c'est-à-dire où des enfants de migrants ont tendance à se retrouver sur des lieux d’exclusion) à une école pluraliste, c’est-à-dire à une école où l’on reconnaît la différence de façon positive.
Les enfants de migrants portent en eux des potentialités que l’école républicaine ne favorise pas : la capacité de traduire, de « dissocier les mots et le concepts » pour produire de l’écart et de la nouveauté. Cette compétence se heurte régulièrement à la dévalorisation de la langue
maternelle issue de l’idée de la hiérarchie des langues.
Autour de la langue se joue également toute une transmission parentale et groupale, dont la problématique se pose également pour l’adolescence dans la migration. Notre société, sous l’étendard de l’égalité, prend le risque, parce qu’elle ne reconnaît pas la différence, de pousser les migrants et leurs enfants dans une culture du retirement. Marie Rose Moro rejoint l’idée
que l’une des façons de lutter contre, est de promouvoir l’enseignement d’une histoire où chacun se reconnaîtra.
Peut on voir dans l’échec scolaire et dans les troubles de l’acquisition du langage chez les enfants de migrants, une des incidences de l’impossibilité de penser la diversité, conséquence d’un mépris de l’autre, de sa langue et de son histoire ? Les enfants de migrants nous offrent-ils la possibilité par l’exploration de leur capacité à passer d’une langue à l’autre, de penser la diversité du lien social ? Selon ces hypothèses, ce livre ouvre des perspectives fortes pour amorcer une révolution dans notre attachement au monolinguisme, la langue française, consubstantielle à notre histoire, une révolution qui ouvrirait à une société multiculturelle.







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