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Métisse 2014



Dans la pensée de Jean Oury

Jean Oury nous a quitté ce jeudi 15 mai. Il s’est éteint à la clinique de la Borde qu’il avait fondé en 1953. Ce grand clinicien mais aussi ce grand homme a marqué la psychiatrie pendant plus de 60 ans. Grand théoricien des psychoses, il est également une (sinon la) figure majeure de la psychothérapie institutionnelle. Dans la droite ligne de l’enseignement que lui avait transmis F. Tosquelles à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban où des malades mentaux côtoyaient des réfugiés, des résistants, des artistes et des intellectuels pendant l’occupation; Jean Oury fonda la clinique de la Borde et y développa la psychothérapie institutionnelle. Grâce à cette approche avant-gardiste de la psychothérapie, les malades étaient pour la première fois intégrés à la société environnante et devenaient acteurs de leur propre traitement. La Borde, rejointe par Félix Guattari en 1952, est devenue une référence institutionnelle pour toutes celles et ceux qui ne peuvent concevoir lʼaccueil de la folie que dans un cadre humain et respectueux, un lieu où la parole et la rencontre sont l’essentiel du soin. Jean Oury nous laisse une œuvre immense car avec lui la transmission coulait de source. Il a non seulement écrit une quantité considérable d’ouvrages, mais a aussi déployé sa parole dans bon nombre de colloques, de journées d’études et dans le cadre du séminaire qu’il tenait à Saint-Anne tous les mercredis. Son érudition était évidente et ce dans à peu près tous les champs des sciences humaines et la simplicité de sa parole pouvait donner le sentiment rare à son auditoire d’être intelligent en l'écoutant1 La communauté transculturelle a beaucoup à apprendre de son enseignement autour, entre autres, de son concept de double aliénation. Celui-ci repose sur l’idée que l’aliénation psychopathologique peut être redoublée par l’aliénation sociale. Avec cette notion, il insiste donc sur l’importance de penser dans toute situation clinique l’aliénation psychopathologique et l’alié- nation sociale et de les dialectiser. L’utilisation clinique qu’il fait de cette notion n’est pas sans rappeler la méthodologie complémentariste de Georges Devereux sur laquelle se base la clinique transculturelle. Dans la psychothérapie institutionnelle, la psychanalyse et la politique servent autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’institution, et le milieu qu’il faut d’abord modifier est l’institution elle-même. L’analyse institutionnelle est donc au cœur de la pratique de la psychothérapie institutionnelle. Elle exhorte à (se) questionner en permanence les « ça va de soi » et les « qu’est-ce qu’on fout là » (expressions de F. Tosquelles). Or, on sait à quel point ce positionnement clinique difficile et rigoureux est également de mise en clinique transculturelle, où l’analyse de la dimension cuturelle, collective du contretransfert est indispensable. De même, il ne manquait pas de nous rappeler que l’analyse de la dimension sociale de notre pratique est particulièrement important à l’heure actuelle, où la logique gestionnaire qui a tendance à pousser au clivage et au cloisonnement et à la désubjectivation y est de plus en plus prégnante. Ainsi, faisons en sorte de continuer à honorer et à mettre en pratique sa pensée dans notre exercice clinique. Pour le paraphraser2 , restons « concaves », « réceptifs » afin de pouvoir accueillir et rester attentif à l’Autre et à l’imprévu ! 

Editorial de Jeanne-Flore Rouchon 

 

Tué parce que Français. La pensée contre la vengeance

Ce matin-là, nous nous sommes réveillés l’estomac noué, traversé par une inquiétude entêtante : les informations matinales confirmaient que l’otage français Hervé Gourdel venait d’être exécuté, la tête tranchée par des extrémistes se réclamant des pires ennemis de la France. Ainsi, le guide de haute montagne venait d’être assassiné en représailles aux frappes françaises contre l’Etat islamique en Irak, et pour punir « lintervention des croisés criminels français contre les musulmans en Algérie, au Mali et en Irak ». Stupéfaits, sidérés par l’enchaînement des violences, par les mises en scènes horrifiantes, nous constatons alors que le vacarme du monde n’est plus lointain, au dehors, mais qu’il nous traverse sans égard pour nos illusions modernes. L’ennemi en ce sens avait gagné ; regarder les images sur internet aurait été la preuve indéniable de sa victoire supplémentaire et de la réalisation de son objectif : nous hypnotiser, nous fasciner par l’horreur et nous priver de toute possibilité de protestation en dehors de la volonté de vengeance. Notre espace interne se rétrécit alors, et les mots des journalistes « tué parce que Français » qui ne firent que relayer le sens manifeste de cet événement, mettent en exergue ce que cet assassinat annonce : l’innocence n’existe pas, nous portons la culpabilité des décisions de nos gouvernants.
En contrepoint de cette sidération, il nous faut toutefois utiliser sans tarder la seule arme à notre disposition, la seule protection : la pensée. Quand nous accueillons dans nos consultations des patients victimes de traumatismes extrêmes qui sont les conséquences des guerres fratricides, des agissements des bourreaux politiques, de la maltraitance banalisée sur les femmes, de la cruauté des passeurs, cette liste n’étant pas exhaustive bien sûr, le premier acte de soin est l’incitation à la pensée, ce mouvement fécond qui rompt l’immobilité antalgique de la psyché et du corps. Cette immobilité donne l’impression fugace de l’apaisement et se transforme rapidement en des dommages cuisants et des impasses douloureuses. Alors, au delà du dégoût et de la peur, de la condamnation totale de cet acte sur notre compatriote, comment refonder ou bien sauver une utopie nécessaire, bonne pour tous, en un mot universelle ?
Avec Judith Butler (2005)(1) , il nous faut penser le sens aigu de la vie pour nous opposer à la violence en reconnaissant notre dépendance à autrui et le fait que chaque vie est digne d’être pleurée ; en faisant barrage au cercle infernal de la vengeance grâce à la pensée qui analyse sans renoncer au jugement. Il s’agit aussi de faire de la fissuration de la fraternité, l’ingrédient d’une utopie unissant la contradiction fondamentale du désir d’un monde meilleur et la possibilité de sa destruction ; cette utopie est le destin de nos pulsions de vie et de mort qui s’inscrit dans une histoire contemporaine qui a connu le nazisme et le colonialisme(2) .
Et tout simplement il nous faut créer des récits et faire de la mondialisation fracassante et violente, une mondialité, selon les termes de Glissant, qui combat en brandissant la poétique active de l’échange et du pas vers l’autre pour créer la diversité. Cette mondialité s’inscrit au cœur de notre relation thérapeutique, selon les vœux de Daniel Dérivois(3) , ce sont là un des effets de la mondialisation sur la rencontre thérapeutique. Ainsi la marginalité de la rencontre transculturelle est au cœur de la mondialisation avec ses risques et ses espérances.  

Editorial de Claire Mestre
 



Transculturel (SHS)








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