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Mémoires des hommes, mémoires des villes



Les Inachevés (1)ont offert à des patients de Mana l’opportunité d’expérimenter un dispositif créatif qui repose sur trois stations :

·  La première est une photo en pied avec un objet choisi par la personne ; cet objet est chargé de sens dans son histoire et dans son parcours. La personne en dit quelques mots ;

·  La seconde est un échange, reposant sur des jeux, des scénettes, des petites histoires : Il y a… Je me souviens… Maintenant…, tout début à compléter par la personne ; c’est une invitation à se remémorer simplement en chanson et en mots ;

·  La troisième est la mise en œuvre des gestes oubliés.

L’équipe des Inachevés était composée par deux à trois personnes : un photographe (João Bulcão) qui prenait les photos et filmait, un danseur (Francis Viet) qui interviewait et incitait les personnes à se remémorer les gestes oubliés, et un dramaturge (Jacques Prunair) qui était là le premier jour.

Le tout s’est déroulé dans le bureau de consultation transculturelle pour les photos et les échanges, dans la cour de l’hôpital St-André pour les gestes oubliés.

J’étais là, accueillant chacun, raccompagnant et témoin attentif de tous les mouvements et les tressaillements.

Prenons Mme M., femme d’âge adulte, enveloppée dans un manteau de tristesse, tremblante comme à l’accoutumée de nos rencontres, parlant un français hésitant.

Mme M. se prête à l’exercice de la photo, sur fond d’un rideau blanc, lieu improvisé dans ce bureau aux couleurs vives. Elle pause et sourit, lève les bras. Elle a oublié l’objet, mais nous le décrit : c’est une photo de sa grand-mère qui a vécu le génocide arménien.
« Je me souviens, poursuivez, lui demande délicatement Jacques, un des membres des Inachevés.

Je me souviens de grand-mère, de ma mère, de beaucoup de larmes, de mon père, de mon enfant que j’ai perdu. Je me souviens de tout ce que m’a raconté ma grand-mère comme si ça m’était arrivé.

Maintenant, dit Jacques, continuez.

Maintenant il y a la joie et l’inquiétude, les souvenirs, la gentillesse, la douleur.

Qui êtes-vous ? interroge Jacques.

Je suis un être humain, la mère, la fille.

Décrivez-nous une journée, continue Jacques.

Je dors peu, je prépare le repas pour mon fils qui m’attend.

Votre itinéraire, demande-t-il ?

L’Azerbaïdjan, la Russie, la France.

Je vais vous dire des mots et vous me direz ce que cela vous évoque, dit Jacques.

Emotion : je pleure beaucoup, les souvenirs m’étouffent.

Espoir : il existe toujours.

Peur : peur toujours.

Malheur : l’impression ne me quitte jamais, imprégné dans mon âme.

Bonheur : une fois dans ma vie.

Joie : rare.

Tendresse : je le sens.

Mémoire : cadeau.

Pays : France.

Paysage : printemps.

Visage : gentil.

Langue : arménienne.

Futur : merveilleux.

Mme M. avec l’aide de Francis fera un seul geste oublié, l’étreinte avec sa mère disparue.

Ainsi, une quinzaine de personnes se prêtèrent avec sincérité, joie et tristesse, à ce dispositif mettant à contribution leur mémoire, leurs émotions et leur corps.

J’étais témoin de leur présence, connaissant certains d’entre eux par la psychothérapie ou bien par ce que mes collègues avaient pu m’en dire. Leur histoire intime pouvait émerger, comme elle pouvait être absente en apparence. Le passage du secret à la parole publique me touche beaucoup : il signe le passage de l’expérience intime au témoignage. Ainsi, certains ont raconté les actes dont ils ont été les victimes, ou bien les moments de vie où ils étaient en danger.

Ils ont aussi évoqué leurs rencontres avec l’équipe de soin. La mémoire pouvait se montrer dure à convoquer, frappée par l’absence. Faut-il une perspective d’avenir pour parler de soi au passé ?

Ce qui m’a frappé c’est l’intensité des souvenirs de l’enfance pour certains, l’affirmation d’un espoir continu malgré une vie de « sans-papiers » pour d’autres, autrement dit, l’expression d’une lutte contre l’effacement. « This life is hope », dit O. « Je suis une personne, vivante, je suis un humain, I am a man » dirent-ils souvent, comme si, devant leur relégation sociale, il fallait le rappeler avec force.

L’importance de la langue maternelle comme un trésor au fond de soi, arrimée aux souvenirs des siens et de l’enfance, une langue douce qui ne blesse pas, « sans langue, on ne se comprend pas, ça apporte la guerre » dit l’un d’entre eux qui en connaissait un rayon de la guerre, « la langue, ça nous sauve, mais ça peut tuer aussi », dit un autre, dont l’enfant s’était arrêté de parler à la suite d’un événement très grave. Ils ont exprimé aussi leur sensibilité à la gentillesse d’autrui, l’aide apportée. Ainsi commence M. B. : « il y a la gentillesse, l’accueil, l’amabilité », déclinaison d’un programme modeste mais déterminant.

Le travail sur les gestes oubliés a été le plus éblouissant pour moi, une découverte ou plutôt la confirmation de l’existence d’une mémoire corporelle.

Ainsi dans l’hôpital où se croisent des hommes en blanc, des corps allongés retenus à la vie par des seringues, des personnes qui se croisent durant des années sans jamais se dire bonjour, où des corps souffrants sont calfeutrés dans le silence de leur chambre, nous avons regardé :

·  une femme courir dans le couloir et danser comme une enfant ;

·  un homme danser comme un slameur, faire des pirouettes comme des soleils, et des altos comme des gerbes de lumière, ·  un homme sucer son pouce et gratter son nez ;

·  une femme, les bras en l’air, les doigts recourbés, se lancer dans une chorégraphie folklorique ;

·  un homme grimper aux arbres, jouer à cachecache et aux billes ;

·  une femme voler au-dessus de son voyage et frapper le sol de ses pieds « sans papier » ;

·  une femme tremper ses pieds nus dans l’eau du bassin ;

·  un homme et une femme en couple, qui, comme des lycéens, riaient, se tenaient par la taille, la femme passant sa main dans les cheveux de son amoureux retrouvé.

Des hommes en blanc sont venus vers moi pour me demander ce qui se passait, regardant le temps d’une pause, un ballet étrange ou enfantin évoluer. D’autres patients assis regardaient.

J’ai croisé Moise Touré, metteur en scène français, à deux reprises et je saisis désormais la chance que nous avons eu qu’il vienne à notre rencontre.

Moise Touré, « agriculteur de la pensée », revendique le « mélange, le magma », car c’est cela la vie, qui se compose à chaque instant. Lui-même vient d’univers différents, et n’a aucune nostalgie pour l’identité, et c’est tant mieux. Son projet de partage des émotions par les mots, le corps et les gestes, a été une réussite pour presque tous ceux qui l’ont expérimenté, ici à Mana.

Ce fut une poétique du corps, pourrait-on dire dans les pas de son aventure artistique à travers le monde, où des fragments de mots et de phrases, des rires et des pleurs, des mémoires cruelles et heureuses, ont jailli grâce à ce dispositif. L’émergence de ces ingrédients a construit les traces de la mémoire des hommes et des villes.

Cette expérience, comme celles qui se déroulent dans les ateliers artistiques (l’atelier peinture, l’atelier danse, l’atelier écriture, l’atelier de psychomotricité…) fut une expérience de vie, l’occasion précieuse de se (re)découvrir après l’éclatement de soi que provoque la rudesse de la migration et les violences subies pour certains ; l’occasion de se sentir (même dans le silence) que l’on est vivant et l’opportunité de laisser une trace.

Ceci est d’autant plus émouvant, que nombre des participants présents vivent l’exil seuls, sont parfois sans statuts administratifs, et portent leurs souvenirs et leur passé dans le seul lieu qui leur reste : leurs corps parlant, bougeant, dansant… riant ! Alors, merci à Moise Touré pour ce moment partagé de poétique fugitive captée par la caméra de João et orchestrée par Francis et Jacques.

Claire Mestre
Psychiatre et Anthropologue CHU de Bordeaux
Association MANA
www.cliniquetransculturelle-mana.org
Co-rédactrice en chef de la revue L’autre claire.mestrelavaud@gmail.com

Note




Claire Mestre








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