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Les cris et les dessins, les guerres et les enfants




RESUME : Les enfants sont témoins, victimes et acteurs de la guerre, partout dans le monde. Leurs dessins racontent les atrocités qu’ils ont subies, vues et vécues. Ils nous livrent leurs récits graphiques et laissent des traces du monde traumatique interne qu’ils portent. Ainsi il est fondamental que le regard des adultes se déplace à hauteur d’enfant, pour approcher autrement la violence dessinée.
 
MOTS CLES : Dessin, enfant, trauma, guerre, transmission, psychologie humanitaire.
 
Dessiner est un processus puissant, précieux et universel. Objet de protection et d’élaboration, le dessin permet à l’enfant de construire un récit sur les événements qu’il vit (Rizzi, 2014; 2016). Tel un espace intermédiaire, le dessin fonctionne comme support du rêve et de l’imaginaire, des fantasmes et des conflits. En situation de trauma, le dessin joue un rôle fondamental entre le monde du dedans et le monde du dehors (Lachal et al, 2008). Il offre une voix à l’enfant dont le devenir est mis en danger par les atrocités et les violences subies. Lieu de représentation par excellence, le dessin permet à l’enfant de raconter la guerre tout en se protégeant d’une possible traduction (qui serait réductrice ou trop violente) par la parole. La guerre, le trauma de la guerre, est vécu et intériorisé en tant qu’image, ainsi le dessin permet de garder le même registre pour l’extérioriser et l’élaborer. L’acte graphique reste une pulsion, celle de la trace que l’enfant utilise, dès ses premiers mois de vie, pour représenter le monde en dehors de lui et ainsi exister et se situer dans la relation à l’autre. La pulsion à tracer est menacée dans les situations de guerre, puisque le lien entre le monde interne et le monde externe est attaqué (Baddoura, 1998). Rendu vulnérable dans sa propre capacité de devenir, on peut dire que l’enfant souffre plusieurs fois, par l’atrocité de l’acte subi (monde externe) et par l’impossible tentative de traduire cet acte en soi (monde interne). La représentation de soi est déchirée, ce qui altère la fonction principale de la mémoire : acquérir de l’expérience qui puisse lier les souvenirs du passé et les espoirs du futur. Ainsi, le présent se structure sur une mémoire traumatique, donc non évolutive, puisqu’elle n’arrive plus à se nourrir de nouvelles expériences qui modifient et enrichissent la représentation de soi (Cyrulnik, 2001). L’enfant qui a vécu la guerre reste alors prisonnier de l’instant traumatique, dans une impréparation - totale et répétitive - aux changements, dans une sidération qui fige son développement et son être, ou dans une fascination de l’objet-guerre qui l’enferme dans une répétition de la violence.
 Les dessins des enfants qui ont vécu la guerre (d’un coin à l’autre du monde ; de la plus ancienne à la plus récente) racontent, de manière inexorable et répétitive, l’indicible à hauteur d’enfant. Ils projettent les failles d’un instant qui a l’ampleur de l’infini dans le continuum effrayant de ces jeunes vies. Ils gardent les traces des efforts émotionnels, de la déprivation et de la déconstruction psychique ainsi que les souvenirs figés. Ils mélangent le bien et le mal, la vie et la mort, l’espoir et la déflagration. La cohérence d’une narrativité rassurante est troublée et l’enfant est mis à mal dans son intégrité interne au regard de la destruction externe. Ces dessins exercent difficilement une fonction de mise en histoire. A l’image de tout trauma, le dessin de la guerre joue un rôle fondamental qui s’apparente plus à la possibilité d’une photographie instantanée, n’arrivant pas à se saisir d’un contexte, d’un entourage ou d’une temporalité qui fassent sens.
La guerre est omniprésente dans ces dessins, explicitée dans des scènes directes ou dans des figurations violentes mais aussi cachée dans des petits détails, réactivée par des reviviscences du passé, sublimée par l’immobilisme du présent ou appréhendée par ce que l’image laisse présager du futur. L’incohérence sensorielle de la guerre se transpose dans des dessins en manque d’altérité rassurante où le monde est perçu comme un agresseur potentiel.
Les enfants continuellement confrontés à la terreur de perdre leur propre vie ou celle de leurs êtres chers sont des enfants dépossédés de leur monde intime, de leur familier. Ils deviennent les choses de la guerre et développent en défense une hyper-vigilance au corps de l’autre. Dans leurs dessins, les corps de la guerre sont sur-représentés. Le contexte perd de l’importance, l’histoire n’a plus de signification, toute la précision vise l’objet du trauma. Ils dessinent les personnes et les animaux, les maisons et les bateaux, les avions et les camions, les arbres et les soleils, les gribouillages et les taches de couleurs. Tout est corps dans le dessin, tout représente le Moi et la construction interne de soi dans une figuration externe qui passe par la projection graphique. Or, les corps dessinés par les enfants qui ont vécu la guerre fluctuent dans l’espace, trouvent difficilement un terrain qui soutienne ou un ciel qui protège. Souvent ces corps sont morcelés. Les enfants y dessinent des parties disproportionnées, valorisent les objets de la guerre, figurent une discordance entre l’acte en cours et l’émotion exprimée, congèlent le ressenti affectif ou le déplacent sur une autre partie du dessin, utilisent les couleurs et les éléments naturels de manière ambivalente.
Les dessins des enfants dans la guerre sont durs à recevoir, à regarder, à comprendre, tant ce qui est dit est impossible à lier à l’enfance dans nos esprits d’adultes. Pourtant, le dessin est un acte fondamental notamment en situation de guerre, lorsque la parole ne suffit pas pour dire l’indicible, lorsque les images du trauma habitent l’esprit de l’enfant et lorsque la violence envahit le développement de l’identité psychique. Le dessin est alors une brèche dans le monde interne de l’enfant. Il lui permet à la fois de montrer en dehors ce qui en lui est en advenir et de libérer l’enfant dans l’ici et maintenant d’un lien qui s’extériorise dans la projection graphique (Rizzi, 2015).
 Le dessin n’existe pas sans l’autre. En dessinant, l’enfant parle et s’écoute parler mais cet autre qui est lui-même, ne peut pas lui suffire dans de tels vécus traumatogènes. L’acte de dessiner est alors d’autant plus thérapeutique qu’un adulte l’accompagne, le sécurise, l’entend et répond (Rizzi et Moro, 2017). La place de l’adulte, dans l’aide psychologique notamment, est fondamentale pour transformer ce langage universel en une histoire singulière que chaque enfant élabore en dessinant. L’élaboration est nécessaire pour ces enfants qui sont victimes, témoins et acteurs des guerres à travers les temps et les lieux. Leur souffrance psychique est très largement méconnue, difficile à reconnaître car peu bruyante. Une des préoccupations majeures de la psychiatrie humanitaire est liée aux dispositifs à créer pour les accueillir, mais ces derniers sont dans la pratique souvent très précaires (Baubet et al, 2003 ; Moro, 2007). De plus, les théories concernant la protection de ces enfants se modifient en fonction du lieu, des singularités de chaque guerre et selon l’approche épistémologique utilisée : Faut-il intervenir précocement ou lorsqu’ils sont protégés ? Avec l’idée d’action, de réaction ou de prévention ? Faut-il travailler avec la famille, l’enfant seul ou en groupe ? Par la parole, le dessin, le jeu ou par des médiations ? Faut-il des interventions de longue durée ou plutôt des thérapies brèves, voire même des rencontres ‘one-shot’, uniques et ponctuelles ?
L’utilisation du dessin en situation humanitaire a aussi évolué au fil du temps, sans jamais complètement trouver une éthique commune ni une reconnaissance thérapeutique partagée. Trop souvent nous nous retrouvons dans les extrêmes d’un paradoxe : voir le dessin, le sacraliser et le sur-interpréter, tout en oubliant l’enfant ; ou inversement, négliger la production graphique en se focalisant sur le lien direct à l’enfant. Il suffit de penser à tous ces dessins d’enfants que l’on regarde (et que l’on interprète)  sans  se  demander qui est l’enfant qui l’a produit, son prénom, son histoire, son âge, sa vie, ni d’ailleurs se préoccuper d’où, comment et pourquoi il l’a dessiné. On peut penser également aux enfants que l’on occupe par le dessin, pour nous laisser parler librement avec leurs parents, pour leur permettre de lutter contre l’ennui, ou plus simplement pour rentrer en relation avec eux, en attendant une parole directe.
Or, le dessin est un objet médiateur qui permet à l’enfant d’exister dans une relation où il lui est offert d’exprimer son vécu et d’élaborer autrement (Rizzi et al., 2016). Il est un objet co-créé dans le lien thérapeutique, il appartient à l’enfant, qui l’offre - telle une parole rendue concrète- à l’adulte qui s’occupe de lui (Rizzi et Moro, 2017). Puis, il est transformé en véritable page d’histoire dans certains contextes, ou au contraire il est égaré dans d’autres, où on ne retrouve plus les traces de ces dessins, qui sont oubliés entre les ouvertures et les fermetures des missions ou les changements des équipes humanitaires. C’est aussi un enjeu éthique de se plonger sur les dessins des enfants dans les guerres à travers le temps, de montrer une reconnaissance à cet objet parlant. Puisque cet objet parle, beaucoup, voire parfois trop. Travailler avec les enfants qui ont subi des traumas extrêmes est très difficile du point de vue contre-transférentiel (Lachal, 2006). Parfois le dessin nous permet d’éviter l’enfant tellement c’est insupportable et obligatoirement traumatisant pour le consultant. D’autres fois le dessin a des tels effets sur nous qu’on remet en question notre propre capacité à soigner, peut-être même à survivre. Le cri est alors multiple, celui dans le dessin, celui de l’enfant, et celui en nous. De ce processus, l’adulte en sort modifié par sa propre invitation à dessiner, invitation qui finalement vise à amener l’enfant à un nouvel usage du monde, avec curiosité, complexité et lien. L’aide psychologique aux enfants en situation de guerre appelle à lutter contre l’isolement sensoriel et l’enfermement traumatique. Le dessin permet à l’enfant (et à l’adulte avec lui) de s’ouvrir à une parole qui installe une possibilité narrative dans laquelle l’enfant pourra réacquérir une représentation de soi, une mémoire et une histoire.
 On sait maintenant que les traces inconscientes de la guerre se transmettent d’une génération à l’autre et qu’elles impactent les migrations et les constructions des sociétés sur plusieurs siècles (Moro, 2010; Baubet et Moro, 2009; Mouchenik et al., 2012). Alors, prendre en charge et soigner les enfants dans la guerre, dans le temps et dans les lieux, est un devoir humain qui s’inscrit dans une nécessité transculturelle et transgénérationnelle du soin. Cela demande de construire une éthique du dessin d’enfant en situation humanitaire qui se vaut à hauteur d’enfant et suffisamment rassurante pour protéger ces objets précieux que les enfants nous ont offert, confiants de notre regard d’adulte et de notre capacité à entendre leurs cris dessinés.
 
 
 
 
 
 

Bibliographie

Baddoura, C.-F. 1998. « Traverser la guerre », dans B. Cyrulnik et al., Ces enfants qui tiennent le coup, Revigny-sur-Ornain, Hommes et perspectives.
Baubet T., Le Roch K., Bitar D., Moro M.R. (Eds) (2003a). Soigner malgré tout. Vol. 1 : Trauma, cultures et soins. Grenoble : La Pensée sauvage.
Baubet T., Moro M.R. (2009). Psychopathologie transculturelle. Paris : Elsevier Masson. Cyrulnik B. (2001) : Les vilains petits canards. Odile Jacob, Paris.
Lachal C. (2006). Le partage du traumatisme. Contre transfert avec les patients traumatisés. La Pensée Sauvage, Grenoble.
Lachal C., Asensi H., Moro M.R.(Eds) (2008). Cliniques du jeu : jouer, rêver, soigner, ici et ailleurs. Paris : La pensée sauvage, collection transculturelle.
Moro M.R. (2007) Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles. Paris : Odile Jacob.
Moro M.R. (2010).Nos enfants demain. Pour une société multiculturelle. Paris : Odile Jacob.
Mouchenik Y., Baubet T., Moro M.R. (Eds) (2012). Manuel des psychotraumatismes. Clinique et recherches contemporaines. La pensée sauvage, Grenoble.
Rizzi A.T. (2014). « Entre ici et là-bas, je vous dessine mon chez moi » Exploration qualitative des productions des enfants en psychothérapie transculturelle. Thèse de doctorat en psychologie. Paris 5 Descartes. Dir. Prof M.R. Moro.
Rizzi A.T. (2015). Importance des productions des enfants en clinique transculturelle. Le Carnet Psy, n°3-188. P. 27-30. DOI : 10.3917/lcp.188.0027
Rizzi A.T. (2016). T-MADE, une méthode transculturelle pour « écouter » le dessin d’enfant. Soin pédiatrie/puériculture. 37-289. P. 14-16. Doi : 10.1016/j.spp.2016.01.002
Rizzi, A., Bouaziz, N., Maley, S., Simon, A., Claret, A., Sebbag, E. & Moro, M. (2016). Robinson, les silences du cartographe: Monographie d’un enfant présentant un mutisme secondaire dans une famille migrante originaire de Côte d’Ivoire. La psychiatrie de l'enfant, vol. 59,(1), 5-48. doi:10.3917/psye.591.0005.
Rizzi, A. & Moro, M. (2017). La psychanalyse au risque de l’altérité. Processus de co-construction dans un groupe thérapeutique transculturel. Journal de la psychanalyse de l'enfant, vol. 7,(2), 271-300. doi:10.3917/jpe.014.0271.
 
 
 

Rédigé le Lundi 10 Février 2020 à 14:39 | Lu 62 fois




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