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Le voile islamique : paradigme de l'alliance thérapeutique entre mon histoire et celles de mes patientes musulmanes



La question du voile s’est imposée à moi suite au colloque de la revue l’Autre en juin 2015 à l’Hôtel de Ville de Paris : « Ouvrir les murs : pour une école de tous les mondes ». En écoutant les propos de l’une des intervenantes parlant de discrimination contre celles qui, en France, aimeraient avoir la liberté de porter le voile, j’ai ressenti une colère intense difficile à contenir.
Comprendre cette colère fut la motivation pour retrouver le chemin vers notre D.U. et enfin procéder à mon travail de clôture. Ce travail allait permettre de jeter une lumière sur les émotions contenues dans mon bagage de femme d’origine iranienne et de surcroît d’obédience baha’ie.
Faisant maintenant partie de la promotion ISILA, cela ne pouvait mieux trouver sa place : regarder de plus près comment mon Içi (ma consultation médicale et thérapeutique) est influencé par Là-bas (c'est-à-dire par ce qui se passe et s’est passé en Iran).
 

Mon travail de réflexion allait commencer autour de ma grand-mère maternelle dont le récit de vie et les confidences ont nourri mon âme ; grand-mère dont la vie presque centenaire représente un pan de l’histoire de la femme iranienne....
Née en 1920, à Téhéran, la vie de Bahereh (« Claire ») Rassekh (« Persevérant(e) ») a évolué en parallèle des révolutions et évolutions que l’Iran et les femmes iraniennes ont pu vivre avec espérance ou douleur, selon le moment de leur destinée.
L’année suivant sa naissance, son pays allait connaître un revirement radical avec l’arrivée de Reza Khan sur la scène politique. Ce militaire hissé au rang de Ministre de guerre allait très vite, c'est-à-dire en 1926, devenir le nouveau monarque, fondateur de la dynastie Pahlavi mettant ainsi fin à celle des Qajars au pouvoir depuis plus d’un siècle. Reza Shah Pahlavi allait mettre toute sa détermination pour faire sortir son pays de l’état de léthargie dans lequel il pataugeait. Ceci sans hésiter à passer outre les réticences et remontrances des religieux. Ainsi, l’éducation, y compris celle des filles, devint un des fers de lance des mesures de développement déployées. Dorénavant il était également permis qu’elles puissent fréquenter les écoles tenues par différentes communautés religieuses sans crainte qu’elles n’en perdent leur identité.

A l’époque, Bahereh, 6 ans, avait la chance de pouvoir fréquenter l’école Tarbyat pour filles (fondée par la communauté baha’ie). Elle était déjà bien consciente de ce privilège de scolarisation qui était une nouveauté pour les filles à ce moment-là, ne rechignant devant aucun effort exigé. Elle n'hésitait ni à faire ses devoirs jusqu'à tard le soir à la lueur de la lampe à pétrole, ni à entreprendre quotidiennement la traversée de la capitale à pied. Que ce soit sous une chaleur accablante ou trempée par la neige et les doigts gelés par le vent d'hiver, Bahereh, accompagnée de ses frères, devait se frayer un chemin depuis le quartier sud de la capitale pour arriver au bout d'une heure de marche au point nord de Téhéran où se situaient leurs écoles respectives. Durant cette traversée, la petite fille qu'était ma grand-mère, tenait d'une main son baluchon contenant son bol avec le repas de midi et de l'autre serrait sous son menton les pans de son tchador[[1]]url:#_ftn1 . Elle n'avait donc pas de main libre pour tenir l'une de ses frères mais se sentait protégée par leur présence à ses côtés.
 
[[1]]url:#_ftnref1 Voile à l'iranienne couvrant le corps de la tête aux pieds excepté le visage

Au moment du passage au secondaire, les ruelles sinueuses et boueuses de Téhéran avaient été élargies et assainies, les attelages de chevaux progressivement remplacés, les transports en commun développés. Désormais, ma grand-mère pouvait se rendre seule au lycée en bus.
En 1936, l’année de ses seize ans, Bahereh allait être témoin d’un tournant majeur dans l’évolution sociétale de la femme en Iran. C’était l’année où les portes de l’université de Téhéran ont été ouvertes aux femmes et le port de voile interdit ! L’interdiction visait d’abord les établissements scolaires puis les administrations, ensuite les transports en commun et finalement même la voie publique. Les forces de l’ordre avaient comme consigne d’ôter le tchador aux femmes qui se promenaient ainsi couvertes.
En ce qui concerne les retombées immédiates de cette marche forcée appliquée en Iran, ma grand-mère se rappelle que certaines familles musulmanes pieuses et pratiquantes, quittèrent le pays pour aller s’établir en Iraq, dans les villes saintes du chiisme à Karbila et Najaf. Faute de quoi ces femmes seraient restées cloitrées au domicile pour éviter de sortir non voilées. Les familles plus libérales au contraire se sont vues confortées dans leur mode de pensée et de vie. Avec l’interdiction généralisée de porter le voile, celles qui comme ma grand-mère n’avaient pas osé l’ôter dans leur quartier en raison de la pression du milieu, allaient enfin se sentir libres et en sécurité.
 

Malgré les perspectives de progrès qui se profilaient à l'horizon grâce aux réformes de Reza Shah, il fallut encore s'accommoder des freins qu'imposaient les traditions millénaires patriarcales. En effet, malgré ses résultats excellents obtenus au bac, ma grand-mère dut obéir à son père, c'est-à-dire, renoncer aux études universitaires et se marier dès ses 18 ans. Ce n’est que dix ans plus tard et après la naissance de ses quatre filles qu’elle put enfin fréquenter l’université de Téhéran.
Les évolutions de la femme en Iran, ma grand-mère les aura observées avec fierté et joie, depuis l’Europe où elle avait immigré depuis 1955 ; ou de plus près lors de ses visites au pays natal.
Ainsi, c'est avec chagrin et effroi qu'elle dû se rendre à l'évidence du retour de manivelle au moment de la Révolution islamique en 1979 avec l’instauration du port obligatoire du voile.

Le port du voile obligatoire n’était bien évidemment que le début d’une série de mesures qui allaient sceller la position juridique de la femme iranienne dans une position d'éternelle mineure. Non seulement elle doit se cacher derrière son voile pour ne pas provoquer le désir des hommes jamais responsables de leurs pulsions, mais elle n’est pas protégée contre leurs violences. Ainsi aussi, celles qui manifestèrent par milliers contre le port obligatoire du voile, ne furent pas protégées contre les attaques à coup d'acide jeté à leurs figures.
Au nom de la vertu, le vice a été encouragé et tacitement approuvé. Le hijab ou le voile, garant de la chasteté de la femme, est aussi symbole de sa soumission forcée à divers niveaux. Soumission qui limite son champ d'action et de mouvement, lui enlève ses moyens de subsistance, l’accule à des situations dramatiques, avec comme corollaire un chiffre record de prostitution. Sous ce voile hypocrite, le corps des femmes est utilisé et malmené.
Ce voile, symbole d’oppression, avait déjà été rejeté en 1848 par Tahéréh. Cette femme érudite, théologienne et poétesse, qui devint une figure prépondérante de la religion du Bab, contribua de manière significative à répandre les idées de cette nouvelle foi, à encourager les femmes (même celles du peuple) à lire et à écrire, à connaître le Coran, à réfléchir et à exister par elles-mêmes. Le fait d'avoir empiété sur le domaine de la connaissance strictement réservé aux hommes et d'avoir eu l'affront de défier les théologiens de son temps dans les assemblées de débat, refusant de rester silencieuse derrière le rideau à simplement écouter, comme l'exigeait la bienséance, la rendirent insupportable pour la société patriarcale de l'époque. Son adhésion à une nouvelle religion la rendit de plus coupable d'apostasie - raison supplémentaire pour sa mise à mort.

Les enseignements du Bab[[1]]url:#_ftn1 puis ceux de Baha’u’llah[[2]]url:#_ftn2 , prônent l'unité du genre humain, soulignant l'importance de l'éducation, en particulier celle des filles pour aboutir à une société harmonieuse et juste, sur laquelle pourra se construire à terme un monde en paix. Enseignements qui heurtaient les tenants d’un islam traditionaliste et continuent à déranger dans l’Iran d’aujourd’hui. Après quelques décennies de répit, la communauté baha'ie est à nouveau soumise à une persécution systématisée depuis la Révolution islamique de 1979 en Iran. Ceci, sous forme de strangulation économique, mise à l'écart du système d'éducation supérieure, arrestations abusives et plus récemment des meurtres sporadiques remplaçant les exécutions en série des membres de la communauté baha'ie.
La raison pour laquelle je me permets de préciser ces éléments et le lien avec le voile, ou plutôt son rejet avec mes convictions religieuses baha'ies et ses conséquences dans un pays qui l'impose.
 
[[1]]url:#_ftnref1 Bab (1819-1850)  fondateur de la religion babie
[[2]]url:#_ftnref2 Baha'u'llah (1817-1892), fondateur de la religion baha'ie

Si globalement, la condition féminine a connu une régression en Iran depuis la révolution de 1979, la préparation de mon dossier pour le D.U. m’a cependant conduite à considérer certaines évolutions, tel l’accès à l’éducation supérieure pour les filles. Même si certaines filières leur restent fermées, elles sont entretemps plus nombreuses que les garçons à accéder aux études universitaires et à décrocher leur diplôme. En effet, le milieu universitaire étant soumis aux prescriptions de l’islam (port du voile, séparation des filles et des garçons) les familles fondamentalistes ont été moins réticentes à laisser leurs filles entreprendre des études universitaires. Ceci a pour conséquence de les rendre moins soumises. Elles s’organisent en associations pour défendre leurs droits et on peut noter qu'un féminisme musulman est apparu à côté du féminisme laïque ; les deux courants tendent à se solidariser, l’union faisant la force.
Il fut un temps où j’aurais aimé que le port du voile soit interdit dans les pays non musulmans pour faire un pied-de-nez à ceux qui l’imposent sur leur territoire aux autochtones comme aux touristes. J’aurais voulu qu’on ôte le voile de chaque femme qui descend d’avion à Orly ou ailleurs en Europe, puisque chaque visiteuse qui se rend à Téhéran a l’obligation de cacher sa chevelure ainsi que sa silhouette.

Le risque aurait été cependant que les porteuses de voile restent chez elles et que seuls leurs maris, pères, frères ou fils se promènent dans «nos» rues et puissent dévisager librement les femmes à chevelure nue ? Cela n’était finalement pas une si bonne idée.
S'il m'arrivait d'accueillir une patiente voilée dans mon cabinet, j’avais secrètement envie de l’en affranchir. Depuis l’arrivée massive des demandeurs d’asile syriens en Europe, un important contingent de familles afghanes les a rejoint dont certaines ont trouvé le chemin vers mon cabinet. Ainsi, je vois quasi quotidiennement des femmes voilées à ma consultation et petit à petit ne prête plus attention à leur voile. Je m’intéresse aux patientes, à leurs questionnements et il me semble qu’elles arrivent à me communiquer leurs soucis et leurs combats ; même si moi, je ne suis pas voilée.
Ma colère passée devant le militantisme en faveur du port du voile islamique en France s’explique par la résonance de ce que vivent et ont vécu les femmes en Iran : droits bafoués et vies gaspillées en parallèle à l'instauration de cet emblème de la vertu.

La réalité de l'Iran montre cependant aussi que le fait d'avoir donné un cadre « moral » au milieu éducatif universitaire en imposant le port du voile, a permis l’accès à l’éducation supérieure pour les filles issues de milieux pratiquants voire fondamentalistes. C’est probablement l’un des facteurs de l’émergence d’un féminisme musulman qui revendique le droit à l’autonomie des iraniennes, comme le fait le féminisme laïque.
Je suppose qu’une idée sous-jacente à la revendication de pouvoir porter le voile à l’école en France, est de permettre une certaine mixité culturelle. L’interdiction de porter le voile à l’école pourrait conduire au repli communautaire et isolement de certaines femmes.
Au final, je considère que la connexion des humains dans toute leur diversité est nécessaire et indispensable pour tendre vers une société harmonieuse et viable pour tous. Cette diversité inclut autant les femmes qui portent le voile que celles qui le rejettent. Si les porteuses du voile veulent le revendiquer pour elles-mêmes et leurs filles, aujourd’hui, au terme de mon travail de D.U. et suite à la variété des femmes voilées rencontrées à ma consultation, je ne ressens ni rejet ni colère face à leurs revendications.

Neda Moayed-Rafii 

Bibliographie

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