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Françoise Héritier, l’anthropologue dans la cité qui aimait tant les mots et le sel de la vie



Mercredi 15 novembre, nous apprenions, médusés, que la grande Françoise Héritier nous avait quittés. Nous ne lui avons pas dit au revoir encore mais nous sommes déjà si tristes d’avoir perdu cette figure de proue, cette intellectuelle engagée dans la cité, qui aimait aussi bien les mots que les causes justes et qui les défendaient avec chaleur, sourire, modestie mais détermination. Claude Lévi-Strauss disait d’elle qu’elle avait un « cerveau d’homme » comme elle l’a rappelé avec malice, il y a peu. Non non ! Elle avait le cerveau de ce qu’elle était, une femme, une grande femme qui se mettait facilement à la place des autres femmes, les défendait et aimait être leur amie. Récemment (1) , elle a soutenu le mouvement « Me too » qui a permis à des femmes blessées de sortir de leur silence. Elle était à la fois d’une grande rigueur scientifique mais elle aimait aussi les déambulations de toutes sortes. Sur le plan anthropologique, elle a passé sept ans chez les Samo du Burkina Faso où elle a étudié leurs systèmes de parenté, leurs alliances matrimoniales mais aussi les représentations qu’ils avaient de leurs corps et de la circulation des humeurs ou le travail féminin du quotidien qui ne s’arrête jamais. Puis en 1982, elle a succédé à Claude Lévi-Strauss au Collège de France, à la Chaire d’anthropologie. Elle a été la seconde femme à rentrer au Collège après Jacqueline de Romilly, helléniste. Au-delà de son concept de valence différentielle des sexes, elle a construit une véritable pensée de la différence, comme elle l’explique si simplement dans le beau film de Teri Wehn Damisch (2) que l’on peut encore voir en ce moment. Mais elle aimait aussi les mots justes, elle aimait enlever le voile des mots pour nous permettre de mieux comprendre, de mieux percevoir le monde, ses structures et ses apories. Ces voyages aussi bien anthropologiques que littéraires, elle les faisait avec curiosité, gourmandise et ce qu’elle appelait, l’esprit d’escalier et l’enthousiasme de la débutante (3) . Elle aimait pleurer de rire, trinquer dans un bar d’autoroute avec des chauffeurs de poids lourds… Elle imaginait la vie, sa vie dont elle ne voyait pas pourquoi elle suscitait tant d’intérêt, comme celle des autres, comme une course de haies qui se succèdent et quelque chose en plus, le sel de la vie qu’elle définissait ainsi : « II y a une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d'exister, au-delà des occupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements, et c'est de cela que j'ai voulu rendre compte. De ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie » (4) .
 
Je l’ai entendu expliquer ses grands concepts comme la valence différentielle des sexes ou l’inceste du deuxième type et sa philosophie de vie à mes enfants avec simplicité mais justesse. Et même petits, ils ont parfaitement compris les enjeux. Avec Françoise, on se sentait tous tellement plus intelligents, petits et grands. J’espère que nous pourrons garder ce souvenir et cette force longtemps, pour continuer ce combat qui est celui de la curiosité du monde, de la fraternité et du sel de la vie. 
 
La revue L’autre avait fait une grande interview de Françoise Héritier, retrouvez là :
https://revuelautre.com/entretiens/une-anthropologue-dans-la-cite/
 

(1) Emission la Grande librairie de François Bunel sur France 5 du 9 novembre 2017.
(2) La Pensée de la différence, 2008, France 5, CNRS.
(3) Comme on peut le voir dans Le sel de la vie, ce best-seller sorti en 2012 chez Odile Jacob  ou Au gré des jours, sorti ces jours ci chez le même éditeur.
(4) Présentation du Sel de la vie par elle-même.







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