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Et si la culture des patients nous aidait à les soigner



Depuis une cinquantaine d’années se développent dans le monde des soins psychiques transculturels qui prennent en compte les langues et les manières de penser et de faire des personnes et des familles quelles que soient leurs origines socio-culturelles. On appelle cette discipline dans le monde psychiatrie transculturelle. Elle se définit par le fait d’utiliser les compétences culturelles des patients et des thérapeutes et de prendre en compte les effets de la migration puis de la situation transculturelle sur les êtres et les groupes, aussi bien pour la première que pour la seconde génération. Elle a montré que tous ces facteurs transculturels influent sur la manière de poser un diagnostic, sur la manière d’engager une prise en charge médicamenteuse et encore plus psychothérapique et, in fine, d’être efficace pour un patient qui souffre et qui a besoin de soins. Les Anglo-saxons ont montré que si on ne prenait pas en compte la langue et la culture des patients, on avait beaucoup plus de risque de faire des erreurs diagnostiques (ils appellent ce processus, les misdiagnostics).
 C’est presque une évidence, lorsqu’on va mal, qu’on perd par exemple l’envie de vivre, qu’on n’arrive plus à assurer la vie quotidienne, on a besoin de passer par ses mots, par sa langue, par ses croyances, par ses appartenances. Mais que faut-il faire pour aller mieux, faut- il parler ou attendre que l’autre devine ce qu’il m’arrive, faut-il parler du présent, du passé ou du futur ?... Faut-il des mots, des médicaments ou des objets protecteurs pour aller mieux ?      
 Puis quand on naît dans la terre d’exil de ses parents, qu’on appartient à des minorités, alors ces enfants en grandissant dans une situation multiculturelle doivent faire face à une situation de risque transculturel et il faut les aider à maîtriser ce risque. Le risque transculturel c’est celui de vivre avec les références transmises par les parents et celles transmises par le pays d’accueil avec parfois des conflits entre les deux et un risque de clivage pour ces enfants. Les études épidémiologiques ont montré que ces enfants présentaient une vulnérabilité spécifique liée à cette situation à trois moments de la vie: bébé, au début des grands apprentissages et au début de l’adolescence. 
 De surcroit, depuis plus de vingt ans, des études quantitatives et qualitatives au Canada, aux USA, en Angleterre mais aussi en France, montrent l’efficacité de ces dispositifs de soins qui se sont élargis à des publics très différents au-delà des migrants et de leurs enfants, par exemple aux réfugiés, aux victimes de traumas individuels et collectifs, aux Mineurs Non Accompagnés, aux couples mixtes et à leurs enfants, aux enfants de l’adoption internationale ou encore aux jeunes gens radicalisés ou à ceux qui ont grandi en zones de guerre, c’est-à-dire à tous ceux qui traversent des langues, des mondes, des familles, des univers de croyances aussi.
 Quels sont les éléments qui ont fait leurs preuves et pour lesquels on trouve des études ? Tout d’abord, la prise en compte de la langue maternelle des patients pour mieux se comprendre mais aussi leurs permettre d’utiliser toutes leurs compétences linguistiques et ne pas les couper de leurs émotions et leurs histoires. Pour cela, il faut parfois mettre dans nos dispositifs de soins quand c’est nécessaire des traducteurs qui traduisent mot à mot aussi bien ce que dit le patient que le psychiatre ou le professionnel. Toutes les études le montrent, c’est bien plus efficace que de lui imposer de s’exprimer dans une langue dont il ne maîtrise pas tous les codes. 
Ces consultations transculturelles tiennent compte du fait que la relation duelle « le médecin et son patient » est une relation parfois peu sécurisante pour les patients qui se sentent davantage protégés et en sécurité dans un groupe que dans une relation individuelle. Alors nous proposons des groupes de thérapeutes et des consultations plus longues que d’habitude mais espacées dans le temps pour tenir compte des besoins des patients et leurs permettre d’être acteurs de leurs traitements.   
 C’est pourquoi dans ces consultations transculturelles l’on reçoit des patients et des familles qui nous sont adressées par d’autres équipes de premier niveau qui n’arrivent pas à établir une relation, un diagnostic ou à traiter efficacement des familles migrantes du fait de cette diversité culturelle. Après une évaluation, nous proposons une manière de faire qui fasse de cette différence, une compétence. L’équipe de premier niveau participe à l’évaluation et au traitement dans ce cadre transculturel ce qui permet une sensibilisation transculturelle de toutes les équipes soignantes.
 Pourtant malgré ces évidences et ces études, ces dispositifs en France reste encore très insuffisants face à l’importance des demandes des équipes qui prennent en charge ces migrants et des patients eux-mêmes. Par ailleurs, ils ne sont pas généralisés sur l’ensemble du territoire. Il existe dans plusieurs grandes villes françaises et aussi européennes et fait l’objet de nombreuses recherches mais la généralisation malgré les demandes et les besoins tardent à se faire sans doute pour des raisons qui restent idéologiques puisqu’elles ne sont pas techniques. Pourquoi tenir compte de la diversité culturelle peut-on encore entendre ? Ne peut-on aller directement à l’universel, au risque de confondre l’universel et ce qui m’appartient ? C’est un enjeu éthique et pratique.     



Marie Rose MORO, Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent








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