Deux mains



Début mars 2018, le patient syrien qui entre dans la consultation transculturelle de l’hôpital Saint André de Bordeaux est dans un état de grande agitation.
La Ghouta orientale est bombardée par l’armée gouvernementale depuis 2 semaines.
Chaque jour, des enfants, des femmes et des vieillards sont massacrés.
La colère, l’impuissance, la souffrance le submergent et ravivent ses tortures. Impossibles à dire au monde, il les « dépose » le temps de la consultation.
Je « dépose » à mon tour ce témoignage.
Je ne regarde pas ses yeux. Je ne regarde pas ses yeux par respect pour sa culture, et par respect pour sa peine. Je ne veux pas y lire plus que ce qu’il nous dit, et que tout son corps nous crie transporté par la colère des dernières nouvelles du pays. Son grand corps de force de la nature, son corps délaissé, mal soigné, vieilli prématurément, ce corps tantôt agité tantôt avachi, vaincu.
Je regarde ses mains. Ses mains épaisses qui trahissent ses origines humbles, son travail rude, dans la terre probablement. Il ne fait pas partie de cette élite syrienne intellectuelle qui a mené la révolution contre Bachar Al Assad. Non, s’il a été arrêté, emprisonné, battu, torturé pendant plusieurs jours, si on lui a fait fumer sa dernière cigarette après avoir tué un autre à côté de lui, c’est, comme pour les 50 prisonniers de sa cellule, parce qu’il a été pris sur le chemin du marché, du travail ou de l’école. Il hurlait « Pitié pour l’amour de Dieu », on lui répondait « Dis : Pitié pour l’amour de Bachar ».
 

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Deux mains
Rédigé le Mardi 29 Janvier 2019




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