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Accueil des familles chinoises en consultation transculturelle



Le dispositif des consultations transculturelles a été conçu à la fin des années 1970 pour accueillir le patient et/ou sa famille dans sa singularité culturelle en permettant notamment d’intégrer les étiologies culturelles des désordres et des malheurs (Moro 2011). Ce dispositif a d’abord accueilli en majorité des familles venant du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Depuis les années 1990-2000 les vagues migratoires importantes venant de l’Asie du Sud et du Sud-Est, nous amènent à le proposer à des familles venant d’un tout autre univers, en particulier de la Chine. En France, la diaspora chinoise est estimée à 600 000-700 000 personnes, soit la plus importante d'Europe (Laurent 2010). Environ 80% de la population migrante chinoise réside dans la région parisienne. Cette migration chinoise s’organise en plusieurs vagues de migrants venus à différentes époques et pour différentes raisons. Les distinctions entre les communautés créent une vraie rupture entre elles de par leurs histoires migratoires et leurs dialectes.

Dans notre consultation transculturelle dans la banlieue sud de Paris[[1]]url:#_ftn1 , nous recevons des familles chinoises arrivées en France au début des années 2000. Confrontés à plusieurs difficultés dans le travail avec ces familles, nous avons dû réfléchir à la pertinence du dispositif groupal transculturel et à une éventuelle adaptation du cadre pour ces familles. A partir de notre expérience clinique et d’un regard formé à partir d’une double culture, nous proposons dans cet article une analyse des particularités culturelles et sociales de ces familles chinoises qui interviennent dans les processus thérapeutiques mobilisés lors des consultations transculturelles. En effet, parmi les difficultés rencontrées, le recours aux étiologies de type animiste faisant intervenir le monde invisible s’est avéré très limité, voir tabou, nous privant d’un levier thérapeutique efficace. L’expression des affects est également très limitée. Sans verser dans un culturalisme réducteur, ces éléments suggèrent toutefois de moduler l’accueil des familles chinoises en fonction de certains traits de la culture chinoise. Devant ces traits culturels marqués et qui posent des questions cliniques et théoriques peu abordées jusqu’ici, nous proposons de faire le lien avec certains éléments de la culture chinoise et proposons des adaptations de nos interventions ainsi que du dispositif pour faciliter la construction d’une alliance de travail.
 
[[1]]url:#_ftnref1 Emeline Philippe, cothérapeute, franco-chinoise, sinophone, Daniel Delanoë, thérapeute principal.

La relation à soi et aux autres dans la culture chinoise

Dans la culture chinoise, le groupe familial est uni, soudé et loyal. « La famille chinoise possède une double dimension, physique et métaphysique. L’individu n’existe physiquement, n’assure sa survie, que par les liens familiaux. Le sentiment individuel est fondu dans l’esprit familial et le groupe d’appartenance (guanxi). La hiérarchie des générations s’y établit suivant l’ordre de primogéniture mâle » (Barbier 2013 : 75). La conception de la famille dans la pensée chinoise ne peut se comprendre que dans la mesure où l’on a saisi que l’identité individuelle se fond dans l’identité familiale. La famille chinoise n’est pas prioritairement le lieu de l’affection, de l’amour ou de la haine : elle est d’abord et par définition le lieu de réalisation de ses membres. Tout se fait dans la famille, par la famille et pour la famille. A de rares exceptions près, le sujet chinois ne peut pas penser sa vie hors de sa famille. L’enfant ne peut se réaliser que dans la famille, mais la famille ne peut se réaliser que dans l’enfant. L’individu est donc éduqué à prendre en compte l’intérêt de l’autre et de la collectivité. Le moi/ego doit être effacé ou dilué dans le groupe. L’individu appartient au groupe, l’intérêt collectif transcende l’intérêt individuel (Hsieh 2013).

Les relations interpersonnelles sont donc établies selon un modèle hiérarchique rigoureux. Chaque individu du groupe familial doit honorer une hiérarchie et respecter un mode de communication particulier. La parole ne peut donc s’exprimer librement en famille ainsi qu’en dehors de la famille. L’individu ne peut avoir cette liberté de parler devant une personne et encore plus devant un groupe, d’autant plus qu’il doit savoir maîtriser ses émotions en public pour ne pas perdre la face et ne pas mettre mal à l’aise son interlocuteur.
L’expérimentation de l’altérité matérialisée par le groupe de professionnel ne fonctionne pas comme on pourrait le voir avec les familles provenant du Maghreb et de l’Afrique Noire par exemple. Le choix d’utiliser le matériel culturel ici ne fait souvent pas levier thérapeutique et peut même parfois y faire obstacle. Cette absence de représentations culturelles traditionnelles de certaines familles pourrait être due à leur origine sociale ou encore à l’Histoire de la Chine. En effet, après une longue période de communisme commencée en 1949 et de révolution culturelle (1966-1976), une grande partie de la culture, des traditions, des rites, des coutumes et dialectes a été interdite et oubliée. Aujourd’hui encore, les Chinois n’ont pas accès à certaine partie de l’histoire de leur pays. Simon Leys écrit dans la préface de son livre Les habits neufs du président Mao (1971-2008 : 14) : « Ces quarante années de tragédies historiques (1949-1989) ont été englouties dans un « trou de mémoire » orwellien : les chinois qui ont vingt ans aujourd’hui ne disposent d’aucun accès à ces informations-là ; il leur est plus facile de découvrir l’histoire moderne de l’Europe ou de l’Amérique, que celle de leur propre pays ».
 

Une adaptation du groupe transculturel pour les familles chinoises

Dans un premier temps, nous avons remarqué que prendre le temps d’expliquer les manières de faire, ici, permettait aux familles d’apprendre à connaître la représentation ontologique que nous pouvons avoir de l’enfant. L’explicitation peut permettre de diminuer les défenses en montrant une certaine connaissance et laissant une ouverture au dialogue. Il est possible que ces familles en raison, d’un manque d’éducation, n’ont elles-mêmes pas de représentation ontologique de l’enfant, cela n’empêche pas pour autant d’exposer et expliciter notre manière de travailler dans une démarche compréhensive. La psychologie et la psychiatrie occidentales sont des approches encore très récentes en Chine.
Dans un second temps, les chinois en société ont tendance à éviter toutes expressions relatives à l’affectivité. Cela correspond un ethos de la culture chinoise. La vie sociale en Chine s’inspire du concept d’Harmonie (和hé), présent dans toutes les sphères de la vie, des relations humaines aux principes de préparation des plats et la décoration. L’Harmonie tend à ce que toute chose soit équilibrée, à sa juste place et elle contribue à créer des sentiments agréables. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de conflit mais l’instauration d’un climat harmonieux est primordiale dans un premier temps. Pour ce faire, une attitude respectueuse et courtoise est appropriée dans la communication et les relations interpersonnelles.
Confucius[[1]]url:#_ftn1 disait de garder en toute chose le juste milieu et par conséquent ne jamais exprimer directement le conflit (Xiao 2007).
 
[[1]]url:#_ftnref1 Confucius ou Kǒngzǐ (孔子) né en 551 avant J-C et décédé en 479 avant J-C, est considéré comme le premier « éducateur » de la Chine. Son enseignement est devenu une véritable base de la pensée morale de la société chinoise et une doctrine politique et sociale érigée en religion d’Etat durant la dynastie Han (135 av. J.-C). Son enseignement fait partie des trois grandes écoles de pensées chinoises avec le taoïsme et le bouddhisme qu’on appelle les « 三教, sānjiào ».

En Chine et dans le Sud Est asiatique, on accorde une grande importance à ne pas perdre la « face ». « La face est à l’homme ce que l’écorce est aux arbres » dit un proverbe chinois ». La « face » est le mécanisme fondateur et structurant des relations humaines et sociales. Le visage « lian » définit la dignité d’un sujet, alors que « la face », « mian » est celui de la réalisation sociale. Lian et mian sont les clés du savoir-vivre et du savoir-être. C’est avec le « visage » que l’on s’insère dans le groupe ; mais c’est avec la « face » que l’on y tient une place (Guinamard & Lupu 2010).
En mandarin, il existe plusieurs expressions courantes pour faire référence au fait de garder la face, comme 不要丢面 (bu yao diu mian), « ne pas perdre la face », ou encore 保留面子 (bao liu mian zi), « protéger la face ». Chacun s’efforce aussi de sauver la face de l’autre. « Les chinois vivent comme une humiliation le fait de se retrouver dans une position qui révèle leur part d’impuissance ou leur ignorance. S’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas répondre à une question embarrassante, le sourire ou le rire sont pour eux un moyen de masquer leur gêne. Cette réaction marque ainsi que quelque chose n’a pas été compris ou que l’interlocuteur manque d’assurance sur le sujet abordé » (Flower 2010 : 59). Ils peuvent également avoir recours à un mode de communication indirecte : en masquant son intention première derrière une intention seconde ou encore ne pas mettre en avant son discours ou ses émotions. Le but est toujours d’éviter la confrontation, de s’exposer et d’exposer l’autre. L’individu doit donc savoir maîtriser ses émotions en public et ne pas mettre mal à l’aise son interlocuteur. Des aphorismes le rappellent : « la joie et la colère ne doivent pas être montrées sur notre visage », « avoir une bouche en or et des mots en jade » (金口玉言, jinkouyuyan).
 

La grande gêne à exprimer les émotions face à autrui est encore plus forte face à un groupe d’étrangers. Il peut alors être utile pour les thérapeutes de s’exposer, se dévoiler, de montrer à l’autre que dans ce cadre, il n’a pas besoin de se dissimuler. En parlant de soi, c’est comme si on autorisait également l’autre à se dévoiler à son tour. Il s’agit de trouver une subtile négociation entre les affects et le souci de garder la face. Dans la plupart des séances que nous avons réalisées auprès des familles chinoises, nous avons remarqué que les défenses et l’ouverture vers l’affect étaient possibles lorsque les co-thérapeutes ou encore le thérapeute principal faisaient des références personnelles pertinentes. Exemple : les difficultés d’intégration à l’école, la découverte d’une nouvelle langue, la séparation avec les proches…
 

Troisième point, selon la recherche de Cong (2008), les proverbes représentent la sagesse culturelle de l’autorité. Pour améliorer la communication et la relation avec le thérapeute, l’utilisation des proverbes peut contourner la résistance du patient car on parle de lui de façon indirecte. Il sera ainsi moins embarrassé et/ou moins blessé. Dans la littérature chinoise poètes, philosophes utilisaient souvent la nature pour expliquer et illustrer leur propos. Dans la langue chinoise, les chengyu 成语 sont des expressions proverbiales à quatre caractères écrit en langue littéraire qui se réfèrent souvent à un épisode mythologique ou historique précis qu’il faut connaître pour le déchiffrer ou qui recourent à des expressions très imagées, souvent avec la nature. Ainsi, 百花齐放 (bǎi huā qí fàng), soit mot-à-mot cent/fleur/ensemble/libération se traduit par « Que cent fleurs éclosent » se résumerait en un mot en français par « florissant ». L’utilisation de proverbes en relation avec la nature pourrait également aider le patient à comprendre rapidement ce que l’on pense. C’est un moyen également de partager un système de valeur pour résoudre les problèmes. Par exemple, pour résumer des idées sur un sujet, le chengyu : 一针见血 (yīzhēnjiànxiě), une/aiguille/voir/sang, utilisé dans le langage signifie que « comme une seule aiguille peut faire sortir le sang, une seule remarque pertinente peut arriver à percer la vérité ».
Enfin, l’effectif d’un grand groupe peut également impressionner et être intimidant, dans ce cas, il est intéressant dans un premier temps de diminuer l’effectif du groupe pour qu’une relation de confiance se construise.
 

Conclusion

Pour des raisons culturelles et historiques, les affects et les étiologies traditionnelles sont difficilement accessibles avec les familles chinoises migrantes venues en France depuis la fin des années 1990. Ces familles, en général issues de milieux pauvres, conservent des traits culturels valorisant le contrôle des affects, car l’expression des émotions équivaut à perdre la face. L’absence des étiologies traditionnelles populaires de type animiste ou liées aux religions savantes est sans doute un effet de la déculturation des années de communisme et de Révolution culturelle. D’autres recherches sont nécessaires sur ce point. Pour autant le dispositif groupal transculturel a des effets positifs, en agissant par les autres leviers que sont le récit migratoire, post-migratoire, le travail sur les éléments linguistiques, les processus de nomination, l’enveloppe groupale qui accueille et métabolise les affects refoulés et projections toxiques.
Emeline PHILIPPE (franco-chinoise)
Psychologue clinicienne, DU Psychiatrie et Compétences Transculturelles Paris V

Bibliographie

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